vendredi 8 mai 2026

Repenser la formation des tuteurs avec IATUTEUR









Introduction : le tuteur improvisé, un paradoxe persistant

Il existe dans le champ de la formation à distance un paradoxe que les années n'ont pas résolu. Le tutorat y est unanimement reconnu comme une fonction essentielle : les recherches le confirment, les praticiens le vivent, les apprenants le plébiscitent. Et pourtant, on continue de confier des apprenants à des tuteurs qui n'ont reçu que peu de préparation spécifique à ce rôle. Un collègue compétent dans son domaine, un expert reconnu, un formateur expérimenté en présentiel, et voilà qu'on lui attribue un groupe d'apprenants à distance, parfois sans un seul entretien préalable sur ce que cela implique réellement. La réalité du tutorat, c'est aussi celle-là : des interventions courtes, des créneaux serrés, une pression sourde à être utile sans en avoir les moyens conceptuels.

Ce paradoxe, je l'ai nommé et documenté depuis les origines de t@d. Il tient à une double réalité : d'une part, la reconnaissance institutionnelle du tutorat reste souvent symbolique, sans se traduire en investissement réel dans la formation des tuteurs ; d'autre part, les dispositifs de formation des tuteurs, quand ils existent, peinent à s'inscrire dans la durée et à toucher les tuteurs en exercice, pris dans la contrainte du temps réel. Brigitte Denis, dans son article fondateur de 2003, avait déjà pointé ce hiatus : former un tuteur ne se réduit pas à lui expliquer son rôle, cela suppose un parcours structuré, progressif, ancré dans l'expérience (Denis, 2003).

C'est dans ce contexte qu'un outil comme IATUTEUR, conçu par Jacques Baratti, alias Cochise, prend tout son sens. Non pas comme solution miracle à un problème structurel, mais comme levier concret de professionnalisation, disponible au moment même où le tuteur en a besoin, c'est-à-dire avant, pendant et après ses interventions. Cet article propose d'examiner comment IATUTEUR peut s'inscrire dans une démarche cohérente de formation des tuteurs à distance, en dialogue avec les modèles théoriques et les pratiques d'ingénierie tutorale développés depuis plus de vingt ans dans la communauté t@d.

1. Ce que former un tuteur à distance implique vraiment

1.1 Des compétences spécifiques, pas un simple transfert

La première erreur commise lorsqu'on propulse un formateur dans une fonction tutorale à distance est de supposer que ses compétences existantes suffiront. Or, comme je le souligne dans mon abécédaire de la formation des tuteurs, les compétences du tuteur à distance sont celles d'un formateur auxquelles s'ajoutent celles que nécessite l'entretien d'une relation pédagogique médiatisée (Rodet, 2022). Cette addition n'est pas anodine. Elle suppose une capacité à percevoir les signaux faibles d'un apprenant à travers un écran ou un message écrit, à maintenir une présence sociale et affective sans le support du corps, du regard ou de la voix, à structurer des interventions qui font progresser sans court-circuiter l'effort cognitif.

Un consensus large parmi les auteurs sur le tutorat à distance se dégage autour de sept grandes fonctions tutorales que le tuteur à distance est susceptible d'exercer : une fonction d'accueil et d'orientation, une fonction d'organisation et de gestion administrative, une fonction d'accompagnement pédagogique, une fonction de soutien motivationnel et affectif, une fonction de facilitation métacognitive, une fonction d'aide technologique, et une fonction d'évaluation. Ces fonctions ne s'improvisent pas. Elles s'apprennent, se pratiquent, se régulent.

1.2 Les sept étapes de la formation selon Denis

Pour répondre à ce besoin de formation, Denis a proposé un modèle en sept étapes qui reste, plus de vingt ans après sa publication, une des référence les plus solides du domaine. Ces étapes vont du vécu d'une expérience d'apprentissage à distance, condition indispensable pour développer l'empathie envers les apprenants, jusqu'à la régulation de ses propres interventions tutorales dans un dispositif réel. Entre ces deux pôles, le futur tuteur est invité à analyser les rôles et fonctions qui lui seront dévolus, à acquérir les compétences techniques nécessaires, à s'exercer à travers des mises en situation et des jeux de rôles, à mettre en œuvre ses premières interventions dans un cadre supervisé, puis à prendre progressivement de l'autonomie.

Ce modèle est particulièrement précieux parce qu'il repose sur un principe que Denis formule clairement : la formation des tuteurs doit être, autant que possible, isomorphique au dispositif dans lequel ils interviendront (Denis, 2003 ; Denis, 2012). Autrement dit, on forme les tuteurs à distance... à distance. On leur fait vivre ce que leurs apprenants vivront. On les place dans la posture avant de leur en expliquer la théorie. C'est ce principe d'isomorphisme qui donne à ce modèle sa cohérence pédagogique et sa force formative.

1.3 La formation continue : un impensé récurrent

Pour ma part, j’ai insisté à plusieurs reprises sur un point souvent négligé : la formation initiale des tuteurs, quelle que soit sa qualité, a ses limites. Elle ne peut pas anticiper toutes les situations que le tuteur rencontrera, ni le préparer aux évolutions d'un dispositif ou d'un public. C'est pourquoi je plaide pour des dispositifs de formation continue, et notamment pour la communauté de pratiques comme espace privilégié d'apprentissage entre pairs (Rodet, 2011). Traiter collectivement et rétrospectivement les cas difficiles, partager les vécus, se confronter au regard distancié de collègues tuteurs : voilà des activités formatives que nulle formation initiale ne peut remplacer.

C'est dans cette tension entre formation initiale et formation continue, entre modèles théoriques et réalité des pratiques, que IATUTEUR trouve sa place.

2. La posture tutorale comme enjeu central de la formation

2.1 L'écueil de la réponse directe

Si l'on devait identifier un seul comportement contre-productif chez les tuteurs non formés, ce serait celui-ci : donner la réponse. Face à un apprenant bloqué, le réflexe naturel est de résoudre le problème à sa place. C'est rapide, c'est rassurant, et cela produit une satisfaction immédiate des deux côtés. C'est aussi, à moyen terme, un frein à la progression. Car ce qui est en jeu dans le tutorat n'est pas le soulagement de la difficulté du moment, mais le développement de l'autonomie de l'apprenant.

Cette conviction est au cœur de la réflexion sur le tutorat à distance depuis ses origines. Le tuteur n'est pas un correcteur, ni un enseignant qui repasse ses cours : il est un accompagnateur dont la mission est de permettre à l'apprenant de trouver par lui-même, avec l'aide qui convient, au moment où elle convient. Cela suppose une posture spécifique, fondée sur le questionnement plutôt que sur l'explication, sur l'écoute plutôt que sur la transmission, sur la relance plutôt que sur la réponse.

2.2 La cobotique tutorale : l'IA comme partenaire de posture

C'est en 2020 que j’ai proposé la notion de cobotique tutorale pour désigner une collaboration structurée entre le tuteur humain et les outils d'intelligence artificielle (Rodet, 2020). Cette notion mérite qu'on s'y arrête, car elle dit quelque chose d'important sur le rapport à l'IA dans le contexte du tutorat : il s'agit de construire une complémentarité raisonnée, au service de l'apprenant en identifiant la plus-value de l'IA et de l'humain à partir des trois verbes qui conditionnent toute action : savoir, vouloir, pouvoir. Qu'est-ce que l'IA, qui n'a pas de volonté propre, sait et peut faire mieux que le tuteur humain et qu'est-ce que ce dernier sait, peut et veut faire mieux que l'IA. 

La cobotique tutorale repose sur une hypothèse simple : les outils d'IA peuvent prendre en charge certaines tâches cognitives répétitives ou préparatoires, libérant ainsi le tuteur pour ce qui lui est propre : la relation, la perception fine, le jugement situé. Mais elle suppose aussi que le tuteur sache utiliser ces outils de manière réflexive, c'est-à-dire en conservant la maîtrise de sa propre pratique et en ne se laissant pas déposséder de son rôle par le confort de la délégation.

C'est exactement cette logique qu'incarne IATUTEUR.

3. IATUTEUR : un outil au service de la formation et de la pratique tutorale

3.1 Qu'est-ce que IATUTEUR ?

IATUTEUR est un assistant IA, conçu par Jacques Baratti, pour incarner une posture d'accompagnement. Il ne répond pas à la place du tuteur qui l'interroge : il l'aide à comprendre ce qu'il ne saisit pas, à déchiffrer une consigne mal formulée, à construire un plan d’intervention tutorale quand il ne sait pas par où commencer. L'outil existe actuellement sous trois versions, fondées respectivement sur ChatGPT, Gemini et Perplexity, rendant son usage accessible quelle que soit la plateforme privilégiée par l'utilisateur.

Ce qui distingue IATUTEUR d'un assistant IA généraliste, c'est précisément son orientation posturale : l'outil est conçu pour modéliser une façon d'accompagner, pas pour produire des contenus ou des solutions. Il pratique la maïeutique socratique qui est au cœur des pratiques tutorales. En ce sens, il peut servir de référence pratique pour un tuteur qui cherche à comprendre ce que signifie concrètement « ne pas donner la réponse ».

3.2 Trois usages formateurs pour le tuteur en développement

Préparer ses interventions

Le premier usage formateur de IATUTEUR pour un tuteur est celui de la préparation. Avant une session d'accompagnement, un tuteur peut utiliser l'outil pour reformuler un énoncé complexe, simplifier un concept difficile, anticiper les étapes d'un raisonnement ou construire une progression dans l'échange. Ce travail préparatoire n'est pas un luxe : c'est précisément ce que Denis (2003) identifie comme une compétence centrale du tuteur, la capacité à anticiper les difficultés des apprenants et à préparer des modalités d'aide adaptées.

En interagissant avec IATUTEUR pour préparer une intervention, le tuteur fait une chose importante : il se confronte à sa propre compréhension du sujet et de la difficulté de l'apprenant. Il est amené à formuler, à structurer, à questionner ses propres représentations. C'est un exercice réflexif préparatoire de sa pratique.

Analyser une situation de blocage

Le deuxième usage est celui du diagnostic. Face à un apprenant bloqué dont il ne comprend pas bien la nature de la difficulté, le tuteur peut décrire la situation à IATUTEUR et obtenir des pistes d'analyse. Cela ne signifie pas que l'outil dispose d'une vérité sur la situation, il ne connaît pas l'apprenant, ni le contexte précis du dispositif. Mais en formulant le problème pour IATUTEUR, le tuteur est contraint de l'articuler clairement, ce qui constitue en soi une activité cognitive formatrice.

Ce processus rejoint ce que j’ai décrit dans les jeux de rôles pour la formation des tuteurs : les situations les plus formatives sont celles où le tuteur doit nommer ce qu'il perçoit, mettre des mots sur une difficulté, avant de choisir une réponse (Rodet, 2010). IATUTEUR peut jouer ici le rôle du superviseur ou du pair qui écoute, questionne et aide à voir plus clairement.

Développer le questionnement comme pratique

Le troisième usage est peut-être le plus directement formateur : utiliser IATUTEUR pour développer sa capacité à questionner. Le questionnement est au cœur de la posture tutorale. Or, c'est une compétence qui s'apprend et qui s'entraîne. En observant comment IATUTEUR reformule une question, relance une réflexion ou invite à approfondir une réponse insuffisante, le tuteur dispose d'un modèle vivant de ce que pourrait être sa propre pratique.

Il ne s'agit pas d'imiter mécaniquement les formulations de l'outil, mais de s'en inspirer pour enrichir son propre répertoire d'interventions. C'est une forme d'apprentissage par observation et par imitation raisonnée, analogue à ce que Denis (2003) décrit lorsqu'elle évoque l'observation de tuteurs expérimentés comme étape de formation.

3.3 IATUTEUR comme miroir réflexif

Au-delà de ces trois usages spécifiques, IATUTEUR peut fonctionner comme ce que Schön appellerait un dispositif de réflexion en action : un espace où le tuteur peut revenir sur une intervention passée, analyser ce qui s'est passé, identifier ce qu'il aurait pu faire autrement. Cette dimension réflexive est fondamentale dans toute démarche de professionnalisation. Elle suppose que le tuteur accepte de se regarder travailler, de mettre à distance ses habitudes et ses réflexes, pour les soumettre à un examen critique.

Le journal de tutorat que je recommande depuis longtemps comme outil de développement professionnel (Rodet, 2008) peut utilement être complété par des sessions de travail réflexif avec IATUTEUR. Les deux outils ne font pas la même chose : le journal aide à garder trace et à prendre du recul dans la durée ; IATUTEUR permet une interaction réflexive immédiate en analysant l’échange qu’il a avec le tuteur. Ensemble, ils constituent un dispositif de développement professionnel continu accessible et ancré dans la pratique réelle.

4. Intégrer IATUTEUR dans un parcours de formation des tuteurs

4.1 Une articulation avec les étapes de Denis

La force du modèle de Denis est de proposer une progression logique, de l'expérience vécue vers la régulation autonome. IATUTEUR peut s'inscrire à plusieurs moments de ce parcours, sans en perturber la logique, à condition d'être introduit de manière réfléchie.

À l'étape initiale, vivre une expérience d'apprentissage à distance, IATUTEUR peut être proposé au futur tuteur en tant qu'apprenant, pour qu'il expérimente ce que l'outil fait et ne fait pas, ce qu'il apporte et ce qu'il ne remplace pas. Cette expérience première est précieuse : elle ancre dans le vécu la distinction entre être accompagné par un outil et être accompagné par un tuteur humain.

Aux étapes intermédiaires, acquisition des compétences, mises en situation, IATUTEUR peut servir de terrain d'entraînement pour préparer des interventions fictives, analyser des cas types, produire des relances. Le tuteur en formation travaille avec l'outil comme il travaillerait avec un superviseur disponible à toute heure.

À l'étape de régulation, enfin, IATUTEUR devient un compagnon de pratique : non plus un formateur, mais un outil au service de la réflexivité continue.

4.2 Un scénario concret : avant, pendant, après

Pour rendre cette intégration plus tangible, voici un scénario en trois temps :

Avant l'intervention : le tuteur décrit à IATUTEUR la situation d'un apprenant qu'il va accompagner, ses difficultés apparentes, son historique dans le parcours, les objectifs de la session à venir. IATUTEUR l'aide à anticiper les nœuds de difficulté, à préparer des questions de relance, à envisager plusieurs scénarios d'accompagnement selon la réaction probable de l'apprenant.

Pendant ou juste après une situation délicate : face à un apprenant qui réagit de manière inattendue, découragement brutal, résistance, confusion profonde, le tuteur peut consulter IATUTEUR en temps différé pour analyser la situation et envisager sa prochaine intervention. L'outil ne remplace pas le jugement du tuteur, il lui offre un espace de pensée.

Après la session : le tuteur revient sur ce qui s'est passé, décrit à IATUTEUR les moments qui l'ont interpellé, les choix qu'il a faits, ceux qu'il regrette. Ce travail rétrospectif, même court, constitue une activité de développement professionnel réelle.

4.3 Ce que IATUTEUR ne remplace pas : la communauté de pairs

Il serait trompeur de présenter IATUTEUR comme un dispositif de formation suffisant en lui-même. J’ai montré que la communauté de pratiques reste le dispositif de formation continue le plus puissant pour les tuteurs (Rodet, 2011). Ce que les pairs apportent, la reconnaissance mutuelle, le partage de l'expérience vécue, la confrontation de points de vue divergents, est irréductible à ce qu'un outil d'IA peut offrir.

IATUTEUR est disponible à toute heure, patient, non jugeant. La communauté de pairs est vivante, située, imprévisible. Les deux ne sont pas en concurrence : ils répondent à des besoins différents. Le tuteur qui utilise IATUTEUR pour préparer ses interventions et qui participe à une communauté de pratiques pour les analyser collectivement dispose d'un dispositif de développement professionnel robuste, ancré dans sa pratique réelle et nourri par le regard des autres.

Vers une professionnalisation intervention après intervention

Former les tuteurs à distance reste un défi. Pas principalement un défi technologique, les outils disponibles n'ont jamais été aussi nombreux ni aussi accessibles, mais un défi institutionnel, organisationnel et culturel. Tant que le tutorat sera considéré comme une fonction périphérique, confiée par défaut à des volontaires ou à des experts de contenu dépourvu de connaissances réelles sur le tutorat à distance et ses pratiques, la question de la formation ne trouvera pas de réponse satisfaisante.

IATUTEUR ne résout pas ce problème structurel. Mais il ouvre une voie que l'on peut qualifier de professionnalisation progressive : une montée en compétence qui se construit intervention après intervention, réflexion après réflexion, dans le flux même de la pratique. C'est une voie modeste, pragmatique, et précisément pour cela, réaliste.

Ce qui reste irremplaçable dans le tutorat, aucun outil ne l'offrira jamais : la capacité à percevoir le découragement derrière une question mal posée, à sentir qu'un apprenant a besoin d'être encouragé plutôt qu'orienté, à ajuster son ton, sa distance, sa présence en fonction de ce que la situation exige. Ces compétences sont le cœur du métier de tuteur. Elles s'apprennent dans la durée, dans la relation, dans la réflexion partagée avec des pairs.

Mais elles s'apprennent mieux quand le tuteur dispose d'outils pour préparer ses interventions, analyser ses pratiques et développer sa posture. IATUTEUR est l'un de ces outils. Utilisé avec discernement, dans le cadre d'une démarche de formation cohérente, il peut contribuer à faire exister ce tuteur attentif, disponible et réflexif que les apprenants à distance méritent d'avoir à leurs côtés.


Références


Aide rédactionnelle : Claude 4.6 

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