lundi 14 mai 2018

La Téluq vire-t-elle une brosse ?


Le conflit qui oppose les tuteurs de la Téluq à leur direction ainsi que les prises de position qu’il suscite, telle celle de 63 professeurs, illustrent les différentes manières d’appréhender la formation à distance.

Le conflit en quelques mots

Une nouvelle catégorie d’emploi, les professeurs sous contrat, a été créée par la direction pour remplacer les tuteurs. En l’absence d’une pleine transparence de cette politique, il apparait que le bénéfice attendu soit essentiellement financier. Ainsi, la convention collective des professeurs sous contrat prévoit un volume d’encadrement des étudiants d’une durée trois fois moindre que celle prévue dans la convention collective des tuteurs. De plus, la Téluq sous-traite à une entreprise privée une part croissante des missions des tuteurs.

La prise de position de 63 professeurs affirmant que les tuteurs ne sont ni des professeurs ni des chargés de cours et la réponse de Jean Murdock et Nancy Turgeon, montrent deux visions de la formation à distance.

Pour mieux comprendre cette situation, il n’est pas inutile de revenir sur le process d’une formation à distance dont les étapes majeures sont la définition, la conception, la production et l’implémentation, la diffusion et l’évaluation (cf. Articulation des trois ingénieries d'un digital learning).

Le process d’une formation à distance

La définition d’une formation à distance relève de décisions politiques et s’incarne dans l’ingénierie de formation qui prend en compte différents éléments stratégiques qui échappent à la pédagogie, tels que la politique de l’établissement, la stratégie financière, le modèle économique qui en découle, les contraintes administratives, le suivi du déroulement de la formation, son évaluation… Elle consiste également à conduire un certain nombre d’études et d’analyse préalables portant sur l’identification et la qualification du public visé, les besoins de formation, la concurrence, les contraintes…

La conception relève de l’ingénierie pédagogique et de l’ingénierie tutorale. Elle demande le plus souvent non pas la seule intervention d’un professeur mais également d’experts du contenu, de pédagogues, d’ingénieurs tutoraux (cf. Les interlocuteurs de l'ingénieur tutoral), de scénaristes, d’ergonomes, de technologues, d’informaticiens. Il s’agit donc bien d’une production collective qui ne peut se résumer aux apports du seul professeur. Selon moi, le vedettariat que recherchent certains professeurs intervenant dans des MOOC ne peut servir de viatique pédagogique et encore moins de modèle pour des formations à distance de qualité. À contrario, les retours des tuteurs, qui sont les seuls à être en contact direct avec les apprenants, sur tel module ou activité sont précieux lors de la phase de conception et plus encore lors de la révision de la formation. (cf. Quel rôle pour les tuteurs dans la conception des digital learning ?)

La production nécessite la mobilisation de médiatiseurs utilisant des outils auteurs mais également des vidéastes, des illustrateurs, des infographistes, des bédéistes, des spécialistes du son, des comédiens, etc. Les ressources produites sont alors à assembler dans la plateforme de diffusion en respectant le scénario pédagogique conçu précédemment.

La diffusion aux étudiants nécessite un accompagnement dont les buts principaux sont d’éviter l’abandon en favorisant la persévérance, de faciliter l’atteinte de leurs objectifs académiques et personnels par les apprenants, d’approfondir leur apprentissage par la formulation de rétroactions aux activités et aux travaux évalués. Ces tâches sont celles des tuteurs. En fonction des dispositifs et du dimensionnement des services tutoraux lors de l’ingénierie tutorale, les tâches des tuteurs (cf. Des fonctions et des plans de support à l’apprentissage à investir par les tuteurs à distance) peuvent être orientées différemment mais elles n’en restent pas moins essentielles dans la mesure où c’est à travers elles que la relation pédagogique est établie entre les tuteurs représentants de l’institution et les apprenants.

L’évaluation gagne à associer l’ensemble des acteurs afin d’aboutir à des conclusions utiles à la révision de la formation.

Quelques remarques

Il apparait que la direction de la Téluq organise un désinvestissement certain de l’étape de diffusion. Diviser par trois le temps d’encadrement des étudiants ne peut en aucun cas assurer une qualité accrue de la relation pédagogique. Confier l’encadrement des étudiants à une entreprise extérieure en se séparant des tuteurs employés de tout temps par la Téluq indique a minima un changement de politique qui devrait être explicité et a maxima une recherche de gains financiers sur le dos des étudiants qui sont les bénéficiaires principaux du travail des tuteurs. S’il s’agit d’une politique revendiquée, elle mériterait davantage de transparence qui pourrait se manifester par la publication des termes du contrat confidentiel que la Téluq a passé avec une entreprise privée.

La conception, aussi perfectionnée soit-elle, n’atteint jamais une autoportance (cf. Autorportance des dispositifs FOAD et autonomie des apprenants) parfaite convenant à tous les étudiants quels qu’ils soient. C’est bien pour cela que des taux d’abandon pouvant dépasser les 90% des inscrits sont régulièrement relevés dans les dispositifs sans tutorat. Si la conception peut permettre une certaine individualisation de la formation, seule la relation tutorale autorise la personnalisation de l’apprentissage. A noter également les résultats récents d’une recherche finlandaise, certes consacrée aux modalités présentielles mais dont il est probable qu’elle soit transposable à la formation à distance tant l’isolement de l’apprenant est une source d’abandon, qui conclue ainsi « Au final, l’interaction entre l’enseignant et l’élève influe davantage les résultats scolaires que les outils pédagogiques ou la taille des classes. »

L’affirmation des 63 professeurs, « la majorité des étudiants ne ressentent que très rarement, voire jamais, le besoin d’être accompagnés par une personne tutrice et font donc appel à elle uniquement pour corriger leurs travaux, la plupart du temps. », mériterait d’être étayée par les résultats d’enquête et dénote plus sûrement l’éloignement de ceux-ci avec les étudiants. A noter qu’un récent sondage de l’association étudiante de la TÉLUQ, indique qu’entre 87% et 94% des étudiants de la TÉLUQ ont eu recours à leurs tuteurs. L’affirmation des 63 professeurs est d’autant plus curieuse, que leurs aînés tels Pierre Gagné ne se lassait jamais de préconiser de « moins enseigner pour qu’ils apprennent plus » ou André-Jacques Deschênes qui considérait les rétroactions aux travaux comme un des services les plus importants à offrir aux étudiants (cf. La rétroaction, support d'apprentissage ?). 

Cet autre passage de la lettre des 63 professeurs « «auto-apprentissage» signifie que l’étudiant apprend essentiellement par lui-même ou par elle-même » interroge sur l’approche pédagogique qui est sous-tendue. L’auto-apprentissage semble ainsi considéré comme un apprentissage solitaire, comme un face à face muet avec les ressources qui relève plus du modèle transmissif que du socio-constructivisme dont la Téluq se prévalait (se prévaut encore ?). Faut-il rappeler que l’autonomie de l’apprenant ne peut jamais être un prérequis mais est toujours un objectif que l'apprenant peut atteindre grâce aux interventions d’étayage et désétayage des tuteurs ? (cf. Autonomie : objectif ou prérequis ?).

Il est bien triste, pour un diplômé de la Téluq comme moi, de voir l’évolution actuelle de cette institution. Alors qu’elle a été pionnière dans la formation à distance, la voir céder au primat de la conception et de la médiatisation au désavantage de la médiation (cf. Médiation, médiatisation et apprentissage de Geneviève Jacquinot), être oublieuse de son histoire qui pourrait pourtant être féconde pour toutes les institutions qui investissent aujourd’hui la formation à distance, qui ne peut se résumer aux MOOC, c’est un peu comme « être sur la brosse » (avoir la gueule de bois) sans avoir bu un seul verre.

Je m'autorise donc une suggestion : solliciter l'avis des étudiants sur les orientations actuelles de la direction de la Téluq. En effet, ce sont à eux que la Téluq dans son ensemble devrait d'abord penser. D'une part, parce sans eux il n'y a pas de raison d'être, d'autre part, parce qu'en tant que clients, ils ont un droit de regard sur tout ce qui peut impacter la qualité des formations qui leur sont proposées, à commencer par les services tutoraux. 


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