lundi 4 juillet 2011

Le blues du tuteur par Esther Delisle



L’exercice de n’importe quelle profession comporte des hauts et des bas. Il est bien connu que c’est durant la traversée des « bas » que l’on éprouve un certain vague à l’âme. Les tuteurs ne font pas exception à la règle. Vous pouvez déjà remplir les pointillés à votre guise.
  • Ah! si seulement.......................... (la profession était mieux reconnue par les autorités, par exemple.)
  • Il faudrait bien que.......................... (on balise l’exercice du métier de tuteur)
  • Pourquoi faut-il que.......................... (un si grand nombre d’apprenants remettent leurs travaux à la dernière minute?)
Le but de cette chronique est d’offrir une tribune où les tuteurs pourront exprimer, avec humour et sérieux, les frustrations grandes et petites inhérentes à leur travail. Nous travaillons pour la plupart de manière, isolée, chez soi avec peu de possibilité d’échanger avec des confrères/consœurs. Pourquoi ne pas briser l’isolement en s’adressant à tous ceux qui fréquentent ce blog ? L’aventure pourrait être fructueuse, qui sait ? Cet espace vous appartient.
La forme que prendront les contributions des tuteurs à cette rubrique (lettre, commentaire, capsules etc.…) importe peu. Elles devront comporter de 1500 à 3500 caractères. Le rythme de parution suggéré est bimensuel. Selon la fréquence et le nombre des textes reçus, ce chiffre pourra être revu à la hausse ou à la baisse. Vos propositions sont à faire parvenir par mail.

J’inaugure la rubrique Le blues du tuteur en relatant trois anecdotes qui s’échelonnent sur quelques années et ne concernent que la relation entre le tuteur et l’apprenant. Il va de soi que bien d’autres thèmes demeurent possibles.

La complaisance ou la vie

Je dessers, dans mes fonctions de tutrice, une clientèle carcérale. Il y a plusieurs années, un apprenant incarcéré demande à me parler. Je réponds rapidement à sa demande et, après avoir appliqué un protocole compliqué, je le rejoins dans sa prison. Les salutations d’usage dites, l’apprenant embarque dans un discours-fleuve sur la raison de son incarcération : il a commis un meurtre. J’essaie de l’interrompre pour lui dire que cela ne me regarde pas et que je désire simplement l’aider dans son apprentissage de la matière du cours. Peine perdue. Il ne va pas renoncer si facilement à son auditoire captif (moi!) À travers le flot de paroles, je retiens très bien les propos suivants : « On croit que c’est difficile, mais c’est facile de tuer quelqu’un, même si ce n’est pas notre intention. Les choses se passent si vite. Un geste de trop, et oh…l’autre est mort. » Une image mentale apparaît instantanément dans mon esprit aux aguets : A+, voilà le résultat final que vaudront à cet apprenant les travaux qu’il réalisera dans le cours. Mieux : mes rétroactions aux dits travaux se liront comme une hagiographie de l’apprenant. Foin des grands principes du tutorat ! Je tiens trop à la vie. Si je suis trucidée, personne ne viendra déposer une gerbe sur la tombe du tuteur inconnu, si un tel monument existe. L’apprenant emprisonné continue de parler et il m’explique qu’il sait très bien écouter avec empathie les gens qui lui racontent leurs problèmes. Je n’en doute pas un seul instant comme je ne crois pas sérieusement que ma vie serait en péril si j’évaluais normalement ses travaux. Mais qui sait ? Je juge plus sage de ne pas prendre de chance.

C’est le premier pas qui coûte

Une étudiante désire me parler car, explique-t-elle dans son courriel, elle ne comprend pas du tout les travaux qu’elle doit réaliser dans le cours dont je suis la tutrice. N’écoutant que ma conscience professionnelle, qui ne me laisse jamais tranquille, j’acquiesce promptement à sa demande. Au téléphone, l’étudiante apporte une précision capitale dans la description des difficultés qu’elle éprouve dans le cours : « J’ai feuilleté le premier chapitre du livre et je ne comprends pas ce que je dois faire.» Je lui demande alors si elle a consulté le Guide d’étude du cours qui décrit en détail les travaux à réaliser, leur pondération etc.…La réponse tombe, aussi ingénue que laconique : « Non. »

Je saisis prestement l’occasion de guider l’apprenante dans ses premiers pas vers l’autonomie, mission chère au cœur du tuteur, en lui recommandant de consulter le Guide d’étude et de communiquer avec moi ensuite s’il y a des points à éclaircir. C’est le premier pas qui coûte.

Il y a une solution à tout problème

Un apprenant qui exerce une profession bien établie n’obtient pas la note de passage pour le premier travail du cours. Choc et horreur! Il me fait part par courriel de sa déception et se plaint amèrement de la sévérité de mon évaluation. En guise de réponse, j’affirme comprendre son dépit, Puis, je reprends et commente point par point la rétroaction de ce travail, ce qui n’est guère long, puisque la moitié des éléments constitutifs exigés dans ce travail sont… absents. J’explique à nouveau à l’apprenant les forces et les faiblesses des quelques éléments présents dans son travail. Il paraît convaincu par ma démonstration puisqu’il ne répète pas sa critique de ma trop grande sévérité. Il a cependant trouvé une solution. L’institution d’enseignement où il est inscrit, la Téluq, devrait offrir deux cheminements distincts à deux clientèles différentes. En clair : les apprenants qui exercent une profession et étudient à temps partiel devraient avoir le droit de réaliser les travaux comme bon leur semble; seul les apprenants qui ne sont qu’apprenants ou qui n’exercent pas une profession à temps plein devraient être astreints à appliquer scrupuleusement les consignes de réalisation des travaux des cours auxquels ils sont inscrits. J’ai suggéré à l’apprenant déçu de formuler sa suggestion aux plus hautes autorités de la Téluq tout en lui laissant peu d’espoir sur son adoption par les mêmes autorités…

Le tutorat permet des relations variées et complexes, parfois tumultueuses, avec les apprenants qui forment une clientèle bien plus diversifiée que celle des établissements d’enseignement traditionnels. Les trois anecdotes précédentes illustrent un principe de base général : ne jamais perdre contenance, ou, pour employer une expression plus moderne, toujours rester « cool. »

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