lundi 3 juin 2013

De l’accessibilité des moocs… financement, autonomie, tutorat, temps d’apprentissage. Par Jacques Rodet

J’ai rédigé ce billet suite au visionnage de l'enregistrement du bar en ligne de l’association ADUTICE consacré aux témoignages de Gilles Lepage et Jean Vanderspelden sur les moocs ReSOP et ABC Gestion de projet.


J’ai bien noté qu’à défaut de modèle économique clairement énoncé (mais les initiateurs des moocs évoqués ne se sentent-ils pas déjà "payés" par la renommée d’être les premiers ?), ces moocs avaient pu fonctionner grâce à la générosité et une très grande implication temporelle de leurs animateurs. Jean-Luc Peuvrier a posé judicieusement la question de la pérennité d’une telle gestion des ressources humaines au sein des moocs. Elle reste sans réponse pour l’instant. Encore que… 

La gratuité semble aujourd’hui parée de toutes les vertus. Celle des moocs est présentée comme l’élément déterminant de l’accessibilité de la formation à tous, à tout moment. J’ai bien peur que l’on oublie que tout ce qui est gratuit est souvent considéré sans valeur et que l’achat d’une formation matérialise une première forme d’engagement de l’apprenant. Il existe bien d’autres moyens que la gratuité pour que le prix ne soit pas un obstacle à l’inscription : bourses, prix modulé selon le revenu de la personne, péréquation, etc. 

La gratuité, tout comme les prix bas, provoquent généralement une précarisation des salariés  et une baisse de leurs revenus. Cela abouti, parfois, comme dans le cas des usines textiles, à des conditions de travail indignes. La gratuité de la formation, qui plus est mondialisée, ne risque-t-elle pas de détruire les conditions d’exercice des métiers de formateur et d’enseignant ? Est-ce réellement souhaitable ? Finalement, la gratuité profite-t-elle réellement à l’usager, enclin, du fait même de la gratuité, à accepter la transmission de ses données, à supporter la publicité et parfois une qualité moindre, ou profite-t-elle davantage aux organisateurs "philanthropes" ? 

Il est toujours possible de trouver des personnes qui accepteront des conditions d’exercice de leur métier dégradées, dérèglementées, ouvrant la porte à la déqualification acceptée et au final à la baisse de la qualité. Est-ce une raison pour le souhaiter et le faciliter ? 

Dès lors que les moocs ambitionnent d’être des formations de qualité, leurs organisateurs ne peuvent faire l’impasse des compétences des animateurs et donc de rémunérations dignes. Ces compétences sont bien proches de celles des tuteurs à distance (je note que le terme tutorat n’a pas été prononcé une seule fois durant ce barcamp…). L’expérience me montre que bien peu de formateurs et d’enseignants développent spontanément ces compétences qui supposent également un décentrage par rapport à leurs pratiques habituelles. Or, le tutorat est peu pratiqué dans les moocs, lorsqu’il l’est, c’est de manière plus généreuse que professionnelle, impliquant le surinvestissement des animateurs (modalité non pérenne). Ceci est directement la conséquence d’un défaut de conception des services d’accompagnement des apprenants des moocs (je ferai quelques propositions sur ce plan aux JEL) et un pari, dont la côte est bien élevée, sur l’émergence spontanée du tutorat par les pairs. 

Je remarque par ailleurs que le tutorat par les pairs fonctionne bien lorsque les pairs se reconnaissent et les témoignages de Gilles et Jean évoquant des rencontres avec quelques personnes, parfois retrouvées de mooc en mooc, renforcent ce constat que l’on peut faire dans les dispositifs de FOAD. Une question centrale pour les moocs est de savoir si le tutorat par les pairs supporte la massification. Je ne parle pas là de quelques centaines ou milliers d’apprenants (encore que…) mais de centaines de milliers d’apprenants. 

Toutefois, le tutorat par les pairs, même s’il émergeait positivement dans les moocs, a peu de chances de répondre à tous les besoins de support à l’apprentissage de tous les apprenants. Je ne prendrai qu’un exemple. Il est significatif que 61,7% des participants du mooc ABC gestion possédaient au moins un Bac+5 (Bachelet, Rémi (2013). Evaluation par les pairs au sein du mooc ABC de la gestion de projet : une étude préliminaire. http://ateliermooceiah2013.files.wordpress.com/2013/05/bachelet.pdf). Ces participants ont donc un vécu qui leur confère un bon niveau d’exercice de leur autonomie comme apprenant. Dès lors que les moocs veulent s’adresser à tous, et pas seulement aux Bac+5, et donc à des personnes confrontées à devoir progresser en autonomie, il est nécessaire que les organisateurs prévoient des services de tutorat permettant l’étayage et le desétayage progressif. Ne pas le faire, c’est simplement considérer l’autonomie comme un prérequis, ce qui, nous le savons depuis longtemps dans les FOAD, est une chimère et une cause importante des taux d’échec élevés. L’accessibilité des moocs ne peut donc être réduite à l’aspect économique mais devrait également être considérée à l’aune de la capacité de ces dispositifs à accueillir des publics de niveau très disparates.  

Une des autres conditions de l’accessibilité, promesse initiale de la FAD, est l’apprentissage à son rythme et à temps choisi. L’expérience des FOAD montrent que dès lors que les activités synchrones et collaboratives sont multipliées dans un dispositif, celui-ci ne tient plus cette promesse. Les Moocs dont il a été fait témoignage avaient une durée de quelques semaines, des rendez-vous synchrones hebdomadaires, des activités à réaliser en collaboration. La possibilité d’aménager son temps d’apprentissage était donc limitée à choisir ses plages horaires au sein d’un calendrier prédéfini. C’est bien peu, surtout si l’on admet que chaque apprenant a un temps de maturation et d’assimilation différent. Les FOAD ont montré que seuls les dispositifs (bien rares en France mais plus fréquents au Québec, par exemple) permettant à un apprenant d’adapter son apprentissage à son rythme et à son temps disponible, sont ceux qui offrent la possibilité d’entrées et de sorties permanentes et des périodes larges pour compléter les activités. 

En guise de conclusion intermédiaire, je constate que si le modèle économique des moocs gagnerait à être davantage transparent, il est abusif de limiter leur ouverture et donc leur accessibilité au seul facteur financier. L’organisation du tutorat dans les moocs est susceptible de faciliter l’accueil d’apprenants éloignés de l’autodidaxie, voire de l’autoformation. L’organisation temporelle des moocs est un autre axe de réflexion à explorer pour leur permettre de justifier davantage leur ouverture et d’en améliorer l’accessibilité. L’introduction de services tutoraux et l’aménagement d’entrées et sorties permanentes sont des éléments qui impacteront forcément les coûts et potentiellement le modèle économique des moocs.
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