vendredi 30 mai 2008

Le professionnel pédagogique : en amont… et par vaux. Par Patrick Guillemet

Patrick Guillemet fait l'amitié à t@d de présenter son activité professionnelle au sein de la Téluq. Si celle-ci répond à l'appellation générique de "professionnel pédagogique", sa réalité est au contraire bien concrète. Il s'agit pour ce spécialiste en sciences de l’éducation, qui conseille les professeurs à distance en essayant d’anticiper les réactions des étudiants, de participer activement à la conception des cours proposés par la Téluq. Le "professionnel pédagogique" est aussi en interaction avec les tuteurs qu’il s’agisse d’expliciter les consignes des activités d'apprentissage, de donner suite aux interrogations des étudiants, de fournir des balises de correction des travaux, de mettre à jour des hyperliens...

Patrick Guillemet est diplômé de l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) à Paris). Il obtient ensuite un certificat en animation à l’Université de Montréal (1970), une maîtrise en relations industrielles à l’Université Laval (1989) et un doctorat en sociologie à l’Université de Montréal (2004). Depuis 1982, il travaille à la Télé-université, d’abord à titre d’éditeur médiatique, puis comme spécialiste en sciences de l’éducation. Outre ses interventions de conseil pédagogique, il a été concepteur de divers cours à distance. Il a également été consultant en communication organisationnelle.

Planification financière, littérature de masse, géographie humaine, coopératives de travailleurs, bureautique, théorie des organisations, communication interculturelle, techniques d’animation de groupes, méthodologie de la recherche, psychologie sociale, histoire du Québec, andragogie, design graphique, éducation aux médias, administration publique, histoire des sociétés, sociologie des loisirs, rédaction administrative et scientifique, romans d’amour : cet inventaire à la Prévert résume un parcours professionnel un peu insolite mais bien réel. Pas celui d’un tuteur, non, quoique certains aient peut-être une aussi impressionnante collection de cartes de visites, mais celui d’une espèce tout autant bizarre, j’ai nommé le professionnel pédagogique.

Deux sortes de professionnels pédagogiques peuplent la Télé-université : le coordonnateur à l'encadrement, qui guide et valide les choix de cours et de programmes des étudiants, et le spécialiste en sciences de l’éducation qui conseille les professeurs à distance en essayant d’anticiper les réactions des étudiants. Tentative de portrait de cette seconde sous-espèce à laquelle j’appartiens. Précisons tout de suite que malgré le titre professionnel ma formation est en administration et que je suis entré à la Télé-université pour y piloter des projets de mise à distance de cours élaborés par d’autres constituantes de l'Université du Québec. Suite à l’abandon de ces projets conjoints, j’ai été intégré au corps des spécialistes en sciences de l’éducation, début d’un long voyage durant lequel les surprises n’ont pas manqué.

Un travail en amont… et parfois en aval

Une conception courante de l'intervention de conseil pédagogique, lors de mes premières années était la définition des objectifs des cours, sorte d’épreuve initiatique qui devait permettre de séparer le bon grain de l’ivraie, assurant ainsi le succès du développement du cours. Armé de la taxonomie de Bloom, le conseiller pédagogique se présentait comme le gardien d’une approche qui transcendait toutes les disciplines et ne voulait surtout pas se mêler du contexte de la formation, laissant ce privilège au professeur. Cette forme de séduction s’est généralement avérée d’assez courte durée. Au mieux, le professeur consentait à se livrer à l’exercice dans l’espoir que son cours s’en trouve placé sous de meilleurs auspices. Dans plusieurs cas, il choisissait plutôt de faire l’école buissonnière avec l’assistance d’un étudiant avancé ou d’un concepteur inventif afin d’accoucher du cours de façon plus naturelle, si peu orthodoxe soit-elle. Au pire, certains professeurs estimaient plutôt que le seul conseiller dont ils avaient besoin était un didacticien propre à chaque discipline et seul apte à en saisir les subtilités.

Entre l’écueil du remède universel et celui de l’hyper-spécialisation, le travail de conseil pédagogique a pris ainsi des allures changeantes. La plupart du temps, l’intervention du professionnel pédagogique est recherchée afin de développer des exercices permettant l’atteinte des objectifs du cours. Tout est alors question d’équilibre, entre la compréhension des concepts étudiés et leur mise en application dans des situations réelles ou, réciproquement, l'analyse de situations professionnelles à la lumière de diverses théories, entre la pensée convergente et le traitement divergent des informations, ainsi qu’entre la démarche déductive et le traitement inductif des diverses situations analysées. Les choix s’imposent parfois d’eux-mêmes, qu’il s’agisse de vulgariser des textes difficiles à l’aide de lectures complémentaires, d’analyser une même situation à la lumière de plusieurs approches théoriques, ou de discerner dans des textes récents l’approche théorique qui les sous-tend. De la même façon, l’alternance s’impose, entre des questions courtes destinées à vérifier les connaissances, des questions à développement ou des études de cas simples guidées par des consignes, ainsi qu’avec l’élaboration de synthèses prenant appui sur les connaissances abordées, afin de diversifier les modes d'apprentissage tout en respectant les objectifs poursuivis par le cours. Mais plus encore, la démarche pédagogique se construit par tâtonnements progressifs dans lesquels les intentions de formation du professeur s’ajustent au fur et à mesure des réactions du professionnel pédagogique, premier étudiant du cours en puissance, tandis que les suggestions d’amélioration du professionnel sont elles-mêmes filtrées par le professeur, tantôt amplifiées, tantôt modifiées et tantôt abandonnées.

L'intervention du professionnel pédagogique peut aussi se situer bien après que le cours ait été lancé. Dans certains cas, les étudiants se plaignent de la lourdeur de la charge de travail qui leur est demandée ou du manque de relation entre les exercices et les contenus à apprendre, dans d’autres encore, les connaissances leur apparaissent désuètes en regard de leurs situations de travail. La plupart du temps, leurs plaintes exprimées par l’intermédiaire des tuteurs sont à l’origine de la révision du cours. L’ajustement des exercices, la mise à jour des textes de référence, la révision éventuelle du mode d’évaluation sont alors souvent l’occasion pour le professeur de découvrir l’utilité réelle du professionnel pédagogique et de constater que s’il n’est pas comme lui un expert de la discipline enseignée, sa capacité à endosser le point de vue des étudiants tout en restant soucieux de l’atteinte des objectifs du cours, même s’ils ne sont pas parfaitement formulés, offre l’occasion de concrétiser à distance cette interaction pédagogique si précieuse que permet l'enseignement en présence.

Le conseil pédagogique en formation à distance

Le rôle de conseiller pédagogique trouve son origine dès les débuts de la Télé-université, alors que les premiers projets s’adressaient à une vaste population étudiante et que la technologie utilisée –essentiellement l’écrit- obligeait les équipes à polir soigneusement leurs documents de cours afin de ne pas devoir y apporter de multiples retouches. Avec la multiplication du nombre de cours accompagnée par une diminution tendancielle du nombre d'étudiants par cours, l’arrivée de technologies interactives et l’engagement de professeurs disciplinaires, la tradition de l’équipe pédagogique associant de nombreux spécialistes autour du professeur s’est trouvée de plus en plus concurrencée par la tradition universitaire classique, dans laquelle le professeur est l’unique responsable de son cours. Dès lors, si certains professeurs de la Télé-université consentent bien volontiers à s’associer à des conseillers en pédagogie ou en médias, considérant que leur expertise se situe dans la connaissance des contenus enseignés ou misant sur la collégialité et la complémentarité des points de vue, d’autres professeurs s’y montrent réticents, car ils considèrent que cela équivaut à abdiquer leur responsabilité d'enseignement. Cette seconde attitude s’observe particulièrement chez ceux d’entre eux dont les cours sont fréquentés par un petit nombre d'étudiants, ce qui leur permet de jouer eux-mêmes le rôle de tuteur et de rétablir ainsi le contact direct avec l'étudiant.

Le plus souvent, cependant, les attentes du professeur oscillent entre ces deux extrêmes, selon la nature des compétences qu’il souhaite développer chez l'étudiant, l’accent qu’il met sur leur évaluation et le découpage du contenu. Tel professeur pourra lui demander de valider des exercices qu’il a préparés ou d’enrichir ses idées d’exercices, tandis que tel autre lui laissera la bride sur le cou, se réservant le rôle de validateur. Tel professeur pourra lui confier la préparation de plusieurs batteries d’examens en respectant des consignes strictes, tandis que tel autre lui demandera de repérer sur Internet des textes ou des liens permettant de mettre le contenu à jour, et ainsi de suite. Dans ce pas de deux modulé par les préférences pédagogiques de chacun, le professionnel pédagogique doit savoir respecter et interpréter les attentes du professeur, ce qui ne l’empêche pas cependant de prendre des initiatives, au risque qu’elles ne soient pas suivies.

La nécessité d’un regard externe

La plupart du temps, le contact du professionnel pédagogique avec les tuteurs s’effectue à distance, qu’il s’agisse de mettre à jour des hyperliens, d’expliciter les consignes des activités d'apprentissage, de donner suite aux interrogations des étudiants, de fournir des balises de correction des travaux ou de retransmettre au professeur un ensemble de recommandations. Leur interaction peut cependant être plus intense, lorsque le professeur décide de les associer à la révision du cours afin de le remanier plus ou moins profondément. Dans cette interaction où le tuteur prend en quelque sorte le relais du professeur, on peut observer à nouveau la différence entre la perspective du concepteur, soucieux d’offrir un vaste éventail de points de vue et d’outils d'apprentissage, et la perspective de l'étudiant que tente d’incarner le professionnel pédagogique. Il s’agit notamment :

  1. d’assurer un équilibre entre les apports théoriques, leur mise en application et leur transfert en situation de travail,
  2. de veiller à la disponibilité et à la facilité d’utilisation des instruments d'apprentissage
  3. de faire en sorte que la charge de travail demandée soit justement évaluée et corresponde à une charge de travail normale.

Le professionnel pédagogique ne représente évidemment ni l’étudiant idéal, ni l'étudiant moyen, et chacun d’entre eux a sa propre perception de la qualité de l'enseignement. Certains sont particulièrement attentifs à l’intelligibilité de l’architecture de l'environnement d'apprentissage ou à l’autonomie de l'étudiant, d’autres tentent d’exploiter au mieux les technologies disponibles, d’autres encore misent sur la créativité de l'étudiant et sa capacité d’appropriation des informations. En ce qui me concerne, j’ai toujours été animé par une représentation de l'étudiant en tant qu’adulte, qui cherche à améliorer sa pratique professionnelle à l’aide de connaissances nouvelles et qui cherche également à mieux comprendre son univers professionnel. Toutes ces perspectives sont légitimes. Mais ce qu’elles ont en commun, et ce qui importe avant tout, c’est la capacité à jeter un regard externe sur le travail du concepteur, afin que cette relecture permette de mieux atteindre les résultats recherchés. Et lorsque le professionnel pédagogique se risque lui-même à préparer un cours, il est le premier à s’en rendre compte. Petite leçon de modestie qui l’amène sans doute à mieux moduler ses recommandations par la suite.


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