lundi 5 septembre 2011

Le tuteur à distance doit-il connaître les profils cognitifs des apprenants ? Par Jacques Rodet

Une meilleure connaissance par le tuteur à distance des profils cognitifs des apprenants qu’il accompagne lui permettrait d’effectuer des interventions plus pertinentes. Voilà un propos qui est relativement répandu dans la littérature consacrée au tutorat à distance. Il est parfois question de styles d’apprentissage en lieu et place des profils cognitifs, de stratégies cognitives des apprenants, etc.

A titre d’exemple, cette citation de Decamps, Depover et De Lièvre (Moduler l’encadrement tutoral dans la scénarisation d’activités à distance In « Interagir et apprendre en ligne » sous la direction de Nissen, E., 2011, Ellug, p.146) : « … l’attitude proactive du tuteur devrait être mieux ciblée en fonction du style de l’apprenant de sorte que le tuteur puisse devancer les difficultés que certains apprenants sont susceptibles de rencontrer, et en y répondant, de réduire les perturbationsqui pourraient y être associées au sein du groupe. »

C’est peut-être parce qu’il est assez fréquent d’être confronté à ce propos, cela m’est arrivé au moins trois fois cet été ;-), qu’il me semble, aujourd’hui, nécessaire de le questionner. Pour autant, ce billet sera largement, sinon exclusivement, spéculatif dans la mesure où je ne m'appuierai sur aucune observation de dispositif. Les questions qui me guideront sont les suivantes : Pourquoi parle-t-on de profil cognitif ? Comment peut-on le déterminer ? Comment un tuteur à distance peut-il avoir connaissance du profil cognitif de chacun de ses apprenants ? Comment peut-il interpréter les connaissances qu’ils possèdent sur les profils cognitifs des apprenants pour déterminer son action tutorale ? Comment est-il possible de diagnostiquer que les interventions tutorales seront plus pertinentes si elles sont basées sur la connaissance des profils cognitifs des apprenants ?

Si les cognitivistes n’ont aucune réserve dans l’utilisation de l’expression « profil cognitif », je trouve pour ma part qu’elle induit trop fortement que l’individu serait comme ceci ou comme cela et de préférence conforme aux catégories prédéfinies. Il s’agit d’une étiquette qu’on lui donne. Si cela peut être utile, c’est aussi forcément réducteur. Un individu particulier ne relèvera jamais à cent pour cent de tel ou tel profil cognitif théorique. Je comprends aussi cette expression comme traduisant le fait que ce sont des tiers qui qualifient l’individu et non lui-même. C’est pourquoi, je préfère largement parler de « préférences cognitives » que chaque apprenant peut être amené dans une démarche métacognitive, accompagné au besoin par un tuteur, à reconnaître.

Si certains outils peuvent aider un apprenant à situer les grandes lignes de ses caractéristiques cognitives (cf. mon billet « A propos des styles d’apprentissage », il semble tout aussi important de le sensibiliser au fait qu’une préférence pour telle ou telle stratégie d’apprentissage ne le rend pas invalide à recourir à une autre stratégie pour laquelle ses prédispositions sont moins marquées. Faciliter l'apprendre à apprendre, n'est-ce pas ne pas enfermer l’apprenant dans les stratégies qu’il maîtrise bien, l'encourager à en tester de nouvelles et à se perfectionner sur celles où il est plus faible ?

La mise à disposition des tuteurs d’informations sur les profils cognitifs des apprenants va-t-il aussi facilement de soi ? Les apprenants sont-ils informés de la nature des données, des traces auxquelles ont accès les tuteurs ? Il serait certainement souhaitable que cette information du tuteur sur les préférences cognitives d’un apprenant fasse l’objet d’un dialogue entre eux plutôt que d’un rapport ou d’un tableau de bord tirés de réponses à un questionnaire. Privilégier la relation humaine à la trace quantitative est sans nul doute de bonne politique pour l’établissement de la relation de confiance indispensable entre un tuteur et un apprenant.

Admettons que le tuteur ait connaissance du profil cognitif d’un apprenant. Peut-il réellement en déduire certains comportements à adopter et penser ses interventions tutorales en conséquence ? Il semble bien qu’il puisse moduler le nombre et la fréquence de ses interventions proactives selon que l’apprenant soit un « désarmé », un « hésitant, un « marginal » ou un « déterminé » (cf. Glikman Viviane, 2002, Apprenants et tuteurs : une approche européenne des médiations humaines). Toutefois, si l’on part du principe que cette adaptation des interventions tutorales est pertinente et permet d’obtenir des résultats d'apprentissage positifs, ces derniers ne risquent-ils pas d’agir, par boucle rétroactive, sur le profil cognitif de l’apprenant ? Par exemple, une meilleure réussite influe sur l'estime de soi qui en se renforçant peut amener l'apprenant à oser recourir à une stratégie d'apprentissage qu'il maîtrise moins. Ne devient-il pas « autre » parce que les interventions tutorales ont eu lieu ? Dès lors que l’apprenant change, faut-il continuer à agir envers lui comme s’il avait toujours le même profil cognitif ? Faut-il refaire une analyse de son profil ? Les interventions tutorales n’ayant pas pour but de rendre permanentes les préférences cognitives des apprenants, est-il pertinent d’identifier systématiquement les profils cognitifs des apprenants ?

Enfin, comment est-il possible de mesurer la pertinence d'une intervention tutorale ? Certainement en procédant à une évaluation de celle-ci. Or, l'évaluation du tutorat à distance est assez peu fréquente. Elle consiste le plus souvent, lorsqu'elle a lieu, à une évaluation à chaud de la prestation du tuteur. Il serait donc nécessaire de construire un outil d'évaluation. Afin que celui-ci ne soit pas biaisé, il conviendrait qu'institutions, concepteurs, tuteurs et apprenants collaborent à son élaboration.

Au terme de ce billet, bien des questions ont été posées. Peut-être que certains lecteurs aimeront répondre à quelques-unes. Au plaisir de les lire.

Illustration : Howard Hodgkin, Night and day, 1997
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