vendredi 16 avril 2010

Chronique de Philippe Inowlocki : Le tutorat et la FOAD contre la fuite des cerveaux ?


Le 29 mars dernier un article du Monde titrait : « Les réseaux d'échanges de migrants qualifiés se multiplient sur Internet » « Les pays d'origine cherchent à tirer profit de ces « diasporas de la connaissance ».

Tous les pays (Uruguay, Roumanie, Maroc, Liban..) qui connaissent un exode massif de leurs diplômés souhaiteraient tirer profit de la fuite des cerveaux plutôt que la subir.

« Ceux d'Asie représentent la moitié du total contre près d'un tiers pour l'Afrique et un peu moins d'un quart pour l'Amérique latine », Jean-Baptiste Meyer, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement IRD (Institut de Recherche et de Développement). », décrivant le nombre de diplômés qui partent travailler à l’étranger.

Se pose ainsi pour ces pays, les questions de la lutte contre la fuite des cerveaux, où du moins comment prendre acte de cette fuite de jeunes professionnels qui vont exercer au Etats-Unis, au Canada, en Allemagne ou en France dans des entreprises ou des organismes de recherche.

Comment ? En créant des réseaux d’experts de collaboration, de recherche et de développement soutenus par les Etats pour favoriser les programmes industriel, technologique et éducatif en partenariats.

Des Etats comme la Roumanie, l’Argentine et l’Uruguay, pays possédant une forte diaspora de leurs jeunes professionnels diplômés mettent en œuvre des stratégies de développement économiques qui intègrent explicitement une dimension transnationale visant à impliquer leur communauté nationale installée à l’étranger.

Un programme européen coordonné par l'IRD a été lancé avec des ministères colombiens, d'Uruguay et d'Argentine. Outre "un dénombrement général et détaillé des populations qualifiées" il vise à valider des méthodes aptes à démultiplier ces réseaux en créant des "incubateurs de diasporas des savoirs" ou e-diaspora..

La chercheuse Dana Diminescu définit le concept de « e-diaspora » de la façon suivante : « C’est le terme que nous avons choisi pour évoquer les communautés migrantes agissantes à travers différents médias électroniques et particulièrement dans les web. Il s’agit des pratiques qui sont celles des communautés interagissant plus par des échanges documentaires qu’en face-à-face. »

La formation à distance concerne les migrants, cette affirmation entre
étonnamment en contradiction avec un certain nombre de représentations sur la figure du migrant, homme déraciné, sans ressources éducatives et matérielles pour s’intégrer dans la société industrielle contemporaine de la connaissance.

Dans son ouvrage issu de sa thèse Mihaela Nedelcu (2009) propose un nouveau paradigme de recherche sur les migrations où les flux de populations et les changements sociaux prédominent sur les ancrages identitaires :

« Le migrant On line n’est en aucun cas un déraciné qui se (ré) inventerait dans des mondes virtuels afin d’échapper au démantèlement identitaire. Tout au contraire, il incarne l’acteur post-moderne des mondes « glocaux », [à la fois globaux et locaux] tout emprunt de contrastes, dans lesquels se chevauchent, héritages, particularismes et vocations universelles » P.115.

En Europe, la tendance est plutôt à la dissuasion des migrations traditionnelles de travail et des familles, les circulations des migrants hautement qualifiés sont de plus en plus encouragés par des programmes d’Etat. Par exemple, les informaticiens, les ingénieurs, les cadres les scientifiques et le personnel infirmier obtiennent un titre de travail avec plus de facilités.

En France, aussi l’introduction de la carte de séjour « compétences et talents » institués par la loi du 24 juillet 2006 témoigne d’un changement radical d’attitude quant à la migration des jeunes diplômés étrangers en France. La France met en place un système analogue aux pays d’immigration comme le Canada, les Etats-Unis et l’Australie fondé sur la compétence.

Les technologies de l’information et de la communication ont été investies à chaque époque par les migrants pour des raisons vitales, l’échange de correspondances des paysans polonais, les messages vocaux enregistrés sur des magnétophones à cassettes des travailleurs africains et maghrébins des années 70 à destination de leurs familles.

Le téléphone -hier- et les outils de mobilité aujourd’hui jouent un rôle d’une importance considérable pour les migrants dont les enjeux dépassent de très loin la confortable curiosité des passionnés de technologies.

Internet et les migrants

« Pour les migrants Internet assure de nombreuses fonctions identitaires et psychologiques, à mettre en relation avec autant des fonctions didactiques d’un environnement numérique de formation comme les campus de formation en ligne et les portails pédagogiques personnels, je cite quelques extraits du livre de Mihaela Nedelcu (2009) :

  1. c’est un outil d’innovation sociale, qui leur permet de s’affranchir des limites physiques de l’action. Internet est devenu un espace social transnational intermédiaire ;
  2. il peut s’acclimater plus rapidement à son futur pays d’accueil en s’appropriant à distance sa géographie, ses politiques et sa réalité sociale ;
  3. se réinventer une identité en entremêlant des significations culturelles héritées de ses parcours migratoires (réels ou imaginaires) ;
  4. se mettre en scène tout en intégrant les spécificités locales, nationales et universelles de ses appartenances ;
  5. domestiquer les distances en continuant de vivre en prise avec son pays d’origine ;
  6. actualiser et adopter une position critique vis-à-vis de son héritage ancestral ;
  7. éviter l’exclusion sociale et surmonter les contraintes structurelles dans les pays d’accueil en accédant à des ressources sociales, en circulant dans les e-réseaux de ses compatriotes ;
  8. faire valoir ses compétences professionnelles et sociales en participant à la production d’une expertise migratoire et communautaire collective ;
  9. s’identifier à une origine partagée, en initiant ou activant des projets communautaires mis sur pied à l’échelle locale.

« Internet est non seulement un lieu d’information, d’échange et de savoirs mais également un territoire de luttes, de reconnaissance et d’actions sociales. »


Les migrants investissent les outils de communication car ils viennent répondre à des besoins sociaux, professionnels et affectifs.

Ils en inventent des usages, détournent des fonctions prévues des outils et stimulent l’offre du marché des nouveaux services en ligne (transfert d’argent, stockage de données, réseaux sociaux..).

La sociologue Dana Diminescu parle de « corridors numériques » pour décrire les usages d’ubiquité et les nouveaux services qui se mettent en place. Des familles, des couples envisagent la migration en y intégrant dès le début du projet les possibilités de « co-présence » que rendent possible les TIC.


Les dispositifs de formation


Le CIEP en France (Centre international d’étude pédagogique) anime un dispositif de formation d’ingénieurs pédagogiques en cinq jours pour répondre aux obligations légales de formation linguistiques et culturelles des candidats au regroupement familial. Le respect de cette mesure est assuré dans les pays de résidence et en France à l’Office français de l’immigration et de l’intégration.

En juin 2009 au Puy en Velay dans le cadre du dispositif WIKIM en collaboration avec le Programme Tic et migrations de la Maison des Sciences de l’Homme, a eu lieu une journée d’étude sur le Migrant connecté qui a permis d’identifier un certain nombre d’initiatives de formation à distances tutorées.

Wikim a pour objectif d’améliorer la cohésion sociale par l’insertion sociale et professionnelle des personnes issues de l’immigration dans cinq pays, la France, l’Espagne, l’Allemagne, la Belgique et la Suisse en adaptant leurs formations linguistiques. La démarche est intéressante car elle vise à ce que les utilisateurs finaux, immigrés et intermédiaires (formateurs-accompagnateurs) qui créent le contenu et le font évoluer. (cf. témoignages vidéos des formateurs-accompagnateurs).

Le Greta du Puy en Velay avait été l’acteur français pour la rédaction de la Charte pour l'inclusion numérique et sociale pour mettre en place un environnement d'e-learning socialement inclusif.


Conclusions en matière de formation au tutorat pour la formation à distance


Dispositifs collaboratifs transnationaux pour l’innovation, dispositifs de formation pour préparer les migrations familiales ou professionnelles, dispositifs de mentorat pour faciliter l’intégration culturelle et linguistique. Autant d’espaces de développement personnel et communautaire, articulant institutions concrètes, associations à but non lucratif et ressources numériques de documentation et de formation.

Cet ensemble justifierait de concevoir et de mettre en œuvre des systèmes pérennes à grande échelle qui favorisent la diffusion de la « culture du tutorat » et de l’accompagnement au sens large (formation de formateurs, formation à l’animation de dispositifs de recherches et développement), en formation ouverte et à distance mais aussi au travers de coopérations académiques et disciplinaires transnationales nécessitant des médiations à distance, mobilisant de manière étendue les possibilités des espaces sociaux numériques pour faire vivre les idées ici et là-bas.


Références


http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/03/29/les-reseaux-d-echanges-de-migrants-qualifies-se-multiplient-sur-internet_1325759_3244.html

La journée d’étude sur le thème des migrants connectés avec podcasts et supports de présentation
http://wikim.eu/journee-detude-migrants-connectes/

L’offre du CIEP en matière de formation de concepteurs pédagogiques pour la formation des étrangers candidats au regroupement familial vers la France : http://www.ciep.fr/formations/elaborer-une-offre-de-cours-candidats-immigration-familiale-vers-la-france.php

Mihaela Nedelcu , Le migrant online, Nouveaux modèles migratoires à l'ère du numérique, octobre 2009
http://ticmigrations.fr/fr/rester-informe/231-qle-migrant-onlineq-de-mihaela-nedelcu

Maroc Entrepreneurs http://www.marocentrepreneurs.com/ est une association à but non lucratif loi 1901 créée en 1999, qui a pour vocation de contribuer au développement économique du Maroc à travers trois principaux leviers, encourager les marocains à l'étranger ou des personnes fortement attachées au Maroc à créer leur entreprise au Maroc, faire découvrir l'univers de la création d'entreprise et l'actualité socio-économique du Maroc, établir une synergie entre les entreprises basées au Maroc et les compétences marocaines à l'étranger

Le site WIKIM géré par les migrants et les formateurs http://wiki.wikim.eu/

La carte de séjour « compétences et talents » décrite par l’ambassade de France en Tunisie : http://www.ambassadefrance-tn.org/france_tunisie/spip.php?article545


Illustration en contexte: http://ticmigrations.fr/fr/outils/nos-outils?view=item&cid=1&id=1

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