jeudi 11 février 2010

Dossier du CFPB sur l'industrialisation. Quoi de neuf pour le tutorat à distance ? Par Jacques Rodet


Le CFPB (Centre de Formation de la Profession Bancaire) vient de mettre en ligne le n°5 de «Passerelles – les cahiers» entièrement consacré à l'industrialisation et intitulé «Industrialisation et pédagogie : un paradoxe ?» Lors de ma lecture des nombreuses contributions rassemblées, je me suis plus particulièrement intéressé aux définitions et aux périmètres accordés à l'industrialisation.

Une des questions à laquelle je souhaitais obtenir des réponses était de savoir si la vision de l'industrialisation de la formation avait évolué ces dernières années, du moins depuis 2005, date à laquelle t@d avait produit un dossier sur ce thème. Nous avions alors échangé sur une formule en vogue à l'époque « l'industrialisation du tutorat ». (cf. Dossier t@d n°1 : l'industrialisation du tutorat)
. Puis en 2007, j'avais déjà fait un point d'étape dans ce billet Trois ans après... Où en est "l'industrialisation du tutorat" ? et lancé un appel qui n'avait eu que peu d'échos.

Ce qui est frappant c'est qu'aujourd'hui, le périmètre de l'industrialisation semble bien mieux circonscrit et vient confirmer les propos d'Elisabeth Fichez qui établissait la distinction entre industrialisation de la formation et industrialisation dans la formation. Dans le processus formation, certaines choses peuvent effectivement être industrialisées et cela est souhaitable, mais d'autres ne le sont pas.

Ainsi plusieurs contributeurs de ce dossier du CFPB s'expriment clairement tant pour définir l'industrialisation que pour en circonscrire le périmètre

Définitions de l'industrialisation

Dans son édito, Olivier Robert de Massy indique « Je relie l’industrialisation aux notions de qualité et de productivité pour une large diffusion de produits de formation toujours adaptables et d’ailleurs adaptés. Comment répondre le mieux et le plus vite possible aux besoins exprimés ? Par la mise en place de procédures rigoureuses où chacun remplit un rôle clairement déterminé et ne se retrouve pas dans l’épuisante nécessité de tout refaire à chaque demande. »

Pour Michel Gaudin l'industrialisation est « une manière de produire quelque chose de nouveau à partir d’un matériau de départ, avec intelligence et habileté, en mettant en place les moyens les plus efficaces pour cela. Ces moyens peuvent être tout type de mécanisation, ou plus généralement toute nouvelle technologie qui peut concourir à produire mieux et plus, avec, comme conséquence, des gains de productivité. » « Il y a donc une double dimension, qualitative et quantitative, dans cette notion d’industrialisation, à laquelle est corrélée, mais incidemment, la notion de productivité. »

Claude Debon indique que « l’industrialisation en rapport avec les activités de formation permet de mettre à la disposition d’un grand nombre de personnes des ressources dupliquées et duplicables. »

Périmètre de l'industrialisation

Michel Gaudin pose et répond à la question suivante : « doit-on en exclure les moyens humains ? Oui, si l’on considère qu’industrialiser renvoie à mécaniser. Mais si l’on conserve à « industrialiser » la dimension « ingéniosité pour faire quelque chose », il n’est plus aussi légitime d’exclure le facteur humain. Pour ce qui concerne l’activité de formation professionnelle des adultes, industrialiser inclurait l’intervention ingénieuse des formateurs dans la conduite de l’apprenant vers l’objectif à atteindre. » « Autant le process de production d’un bien est maîtrisable du début à la fin, autant un process de conduite d’une personne vers un objectif donné n’est pas totalement maîtrisable du fait du caractère unique de chaque apprenant. » Aussi Michel Gaudin conclut en précisant que « On peut industrialiser en pédagogie, mais tout n’est pas industrialisable. »

Philippe Carré
abonde en écrivant « Nous accordera-t-on, en première analyse, qu’on ne peut guère concevoir un apprenant automatisé, guère plus qu’un rapport au savoir (c’est-à-dire l’ensemble de motivations, d’affects, de représentations caractérisant la dynamique d’apprentissage du sujet) élaboré sur le mode industriel ? » « En revanche, nous pouvons d’entrée de jeu poser le postulat que l’industrialisation des ressources (moyens, outils, supports de formation) est non seulement possible, mais également réaliste, voire souhaitable. » « Posons pour l’instant que l’automatisation du travail didactique (préparation, accompagnement et évaluation des contenus de l’apprentissage par un/e spécialiste) et de la relation d’aide semble une hypothèse risquée, pour ne pas dire fantaisiste. Même si les proportions entre le temps passé par l’apprenant, seul ou en groupe, face à un ordinateur ou sur le terrain, mais sans formateur présent, et le temps passé en présence de l’accompagnateur, semblent devoir s’inverser graduellement, la disparition de la figure du pédagogue au profit d’avatars numériques, de programmes de conseil standardisés ou de « hot-lines » de style industriel demeurent des fantasmes inutiles et sans doute un peu pervers, tant ils déplacent la question de la productivité pédagogique vers des hypothèses irréalistes. »

Pour sa part, Bruno Tessarech délimite le périmètre de l'industrialisation de la manière suivante : « Une chose m’effare un peu : c’est l’introduction en pédagogie du vocabulaire issu du monde de la production : adaptation, rendement, performance, efficacité, process… Ce n’est pas neutre, tout de même ! Les arguments mis en avant pour justifier l’industrialisation en pédagogie viennent du monde de l’industrialisation elle-même… » « Ceux qui parlent d’industrialisation en pédagogie n’utilisent pas les concepts de la pédagogie mais ceux de leur propre champ, considéré comme celui de l’excellence. Désolé, mais cela ruine le raisonnement, non ? Le monde de l’industrie est aussi celui de la certitude absolue où tout est prévu et planifié. Enfin… jusqu’au moment où ça s’effondre… » « Je suis convaincu que l’obsession du rendement et de l’efficacité finit par être non rentable et inefficace parce qu’elle ignore ce mécanisme fondamental de déblocage psychique qu’est le détour. »

Jean-Michel Pernin confirme les propos de ses collègues en écrivant « si on me parle d’industrialiser la pédagogie, je dirai non, bien sûr. En pédagogie, nous touchons à l’humain. Par exemple, comment industrialiser une activité d’accompagnement qui revient toujours au final à une interaction spécifique entre deux individus ? »
« Selon moi, l’industrialisation doit se réduire à un périmètre restreint. Il s’agit d’introduire de "la raison", de partager, de mutualiser, de rendre plus efficaces les concepteurs, d’améliorer aussi l’efficacité des dispositifs et de leurs technologies, de faire des progrès en pédagogie ! »

Commentaires

De ces quelques citations, il est donc possible de tirer que l'industrialisation est une perspective réaliste et souhaitable durant les phases de conception et surtout de production des ressources d'une formation à distance. Elle serait par contre inadaptée lors de la phase de diffusion de la formation où le facteur humain reste indispensable. A cet égard, Claude Debon dresse le profil du formateur à distance que je désigne plus volontiers comme tuteur à distance « C’est un professionnel à la fois formateur, tuteur et accompagnateur : il va relayer un processus de communication entre apprenants et de lui aux apprenants. Il tient un rôle très complexe dans une dimension à la fois didactique (maîtriser les ressources), pédagogique (faire des apports méthodologiques), psychologique (agir sur les pannes de motivation) et enfin institutionnelle. »

Il me semble donc que la réflexion sur l'industrialisation est aujourd'hui plus mature et pragmatique qu'il y a quelques années. Toutefois, un angle mort persiste... En effet, si je rejoins les contributeurs sur l'impossibilité de massifier, automatiser, normaliser les interventions humaines, il n'en reste pas moins que l'exigence de rationalisation et de diminution des coûts du tutorat est un sujet d'actualité que la posture pédagogique ne peut nous amener à ignorer.

Dans le dossier de t@d cité plus haut, j'avais formulé cette conclusion « L’industrialisation du tutorat correspondrait à la rationalisation, à la standardisation et à la massification des interventions tutorales via le recours à des instruments permettant également de repérer et d’identifier les traces laissées par l’apprenant au cours de son apprentissage […] L’analyse de ces traces ne pouvait être, à mon avis, qu’un travail fait par le tuteur lui-même et non par des outils. Notant, que nous n’en étions qu’au début de l’instrumentation, préalable à l’industrialisation, j’en suis arrivé à substituer l’expression « instrumentation dans la relation tutorale » à celle « d’industrialisation du tutorat ».

Aujourd'hui, un certain nombre de progrès ont été réalisés sur l'instrumentation. Je n'en veux pour preuve que le travail réalisé à l'INSA (cf. Paroles de chercheur : Madeth May - Tracer, analyser et visualiser les activités de communications médiatisées des apprenants)

Plus récemment encore,
j'ai proposée il y a quelques mois la notion d'ingénierie tutorale qui réintroduit la question de l'accompagnement des apprenants à distance dès les phases de conception et de production d'une formation à distance, qui elles sont industrialisables. L'ingénierie tutorale vise les objectifs suivants :
  • Analyser les besoins d'aide des apprenants
  • Définir les champs de support à l'apprentissage à investir
  • Identifier les rôles et fonctions des différents tuteurs
  • Concevoir et quantifier les interventions tutorales
  • Rédiger une charte tutorale
  • Former les tuteurs et développer leurs compétences
  • Mettre en place et animer des communautés de pratique de tuteurs
  • Créer des outils de suivi de la relation tutorale
  • Définir le business model du système tutoral
A cet égard, l'ingénierie tutorale vise bien à industrialiser la préparation de ce qui reste fondamentalement non industrialisable dans la formation car du ressort de l'humain : la relation pédagogique, l'accompagnement des apprenants, le tutorat à distance.


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