lundi 7 avril 2008

Paroles de tuteur : Michel Richer de la Téluq

Qui suis-je ?
Michel Richer… J’ai initialement fait carrière dans le développement des ressources humaines dans une entreprise télécom nationale. J’y ai notamment travaillé à la gestion de projets de formation (présentiels et WEB) et aussi comme gestionnaire d’un centre virtuel de formation. Dans les années 90, afin de me donner de meilleures assises professionnelles, j’ai complété un DESS, puis une maîtrise spécialisée en formation à distance. Depuis 2000 je me consacre principalement à l’encadrement d’étudiants dans différents cours de deuxième cycle en FAD ainsi qu’à la réalisation, à la Téluq et au privé, de mandats reliés au domaine. Je demeure toujours particulièrement intéressé par l’étude des conditions et des environnements à mettre en place afin de favoriser le processus d’apprentissage chez l’apprenant.

Quelques réflexions sur ma pratique de tutorat…
Bien que je sois impliqué comme chargé d’encadrement dans différents cours des programmes de deuxième cycle en FAD, à la Télé-université, les propos qui suivent ne se veulent pas nécessairement le reflet d’une position institutionnelle. Ils ne s’en éloignent évidemment pas, mais selon les cours, les programmes et les environnements de supports retenus, la réalité de l’encadrement-cours peut être très variable. Mon objectif ici est simplement de partager quelques réflexions sur la pratique du tutorat tel que vécue dans le contexte qui est le mien.

La première préoccupation du tuteur devrait sans doute être d’établir des rapports de proximité avec ses étudiants. Ce concept de proximité en FAD ne suppose pas, ni de près ni de loin une simulation du présentiel, et n’impose d’ailleurs rien à l’étudiant. Pour l’essentiel, je dirais qu’il s’agit de faire prendre conscience à l’étudiant qu’il y a quelqu’un de tout près et de vraiment disponible pour lui. Cela suppose tout au moins deux à-priori. Le premier concerne la perception du rôle du tuteur par l’étudiant. Le tuteur doit être perçu comme un accompagnateur, comme quelqu’un avec qui il est possible d’échanger, sans crainte d’être évalué négativement. L’étudiant doit reconnaître que son tuteur est là pour l’aider dans sa démarche d’apprentissage et qu’à ce titre il peut éclairer certains processus et contribuer, notamment par la discussion, à la coconstruction de nouveaux savoirs. Trop d’étudiants pensent encore qu’il ne faut contacter le tuteur qu’en dernier recours, de peur d’être étiquetés comme non-autonomes ou pas assez bons. Et il y a aussi la peur de déranger! C’est une mentalité qu’il faut impérativement changer. Ce n’est certes pas une chose très facile à faire car il y a une perception souvent incrustée de hiérarchie qui peut apparaître plus ou moins compatible avec le concept même d’accompagnement. Mais la chose est possible et il faut y travailler. Quand je regarde du côté de ma pratique de tutorat, j’ai la prétention de croire que bon nombre de mes étudiants me perçoivent comme un partenaire réel de leur démarche, même si je suis aussi celui qui reçoit les travaux qui seront commentés et notés. Mais reste que cela suscite quand même un questionnement plutôt légitime sur la cohabitation des pratiques tutorales et des pratiques évaluatives en FAD. Devrait-on penser à séparer les tâches d’encadrement et celles de correction? Y a-t-il d’autres façons de faire pour que l’étudiant se sente plus en confiance avec son tuteur qui est presque toujours à la fois la personne qui l’encadre et celle qui corrige ses travaux? Comment bâtir la confiance? Il n’y a probablement pas ici de réponse simple et unique, mais je peux soutenir que la cohabitation du tutorat et de l’évaluation demeure absolument possible, quand les bonnes conditions sont rassemblées. Et vous l’aurez compris, cela repose pour beaucoup sur la franchise, l’ouverture et la communication. C’est seulement sur cette base que la confiance peut s’installer entre les acteurs.

Le second à-priori concerne très directement le tuteur. Et c’est de première importance. Il faut que celui-ci fasse sienne cette conception du tutorat qui repose, au delà des compétences disciplinaires, sur de l’empathie et une volonté affichée de vouloir accompagner au mieux l’étudiant dans sa démarche. Et cela doit s’exprimer de bien des façons. Au premier chef, par une accessibilité presqu’en temps réel. D’aucuns me diraient qu’il faut être plus réaliste et qu’on ne peut pas nécessairement être disponible 7 jours semaine. Ici les contextes spécifiques d’application, les règles administratives et parfois syndicales peuvent bien sûr préciser certaines balises, mais au risque d’être qualifié d’irréaliste ou de déconnecté je crois qu’il faut tendre vers une immédiateté dans les réponses à apporter. Je ne parle pas de répondre à un étudiant sans se donner tout l’espace ou le temps pour réfléchir et agir avec discernement. Ce serait un manque flagrant de professionnalisme. Mais je crois qu’on doit viser une première réponse dans les meilleurs délais. Et pour moi, le meilleur délai, c’est dans la même demi-journée! Par contre, cette réponse peut prendre la forme d’un accusé réception, d’une prise de rendez-vous pour un échange téléphonique, d’un avis indiquant qu’une réponse suivra dans les 24 ou 48 heures. Et dans certains cas, notamment sur des questions administratives, il est possible de fournir par courriel l’information demandée sur le champ. Bref, il faut simplement que l’étudiant sente que quelqu’un est là tout près et qu’on s’occupe vraiment de lui. On le comprendra, l’engagement profond du tuteur est ici déterminant.

FAD, accessibilité et relations transactionnelles…
Pour le tutorat en FAD je placerais donc, à l’avant plan de mes préoccupations, les concepts de relations transactionnelles et d’accessibilité qui m’apparaissent comme fondamentaux. Mais qu’en est-il dans les faits? La distance limite-t-elle le dialogue souhaité? L’interaction pédagogique, entre individus, est-elle meilleure en présentiel? Selon les contextes réels, différentes réponses sont certainement possibles. Mais souvent, la première réaction est de privilégier, sur cette question de l’interaction, le présentiel. Or, en pratique, je crois fermement qu’il est souvent plus facile d’établir des rapports de proximité, à distance! Je suis porté à croire que la distance, par exemple, est démesurément plus grande entre un chargé de cours et n’importe quel étudiant dans un amphithéâtre de 200 ou 300 places, qu’entre une personne tutrice et un étudiant, même si ce dernier est à des milliers de kilomètres. Et dans bien des milieux universitaires, on le voit, l’utilisation de grands amphithéâtres, c’est la norme. Il y a certes des conditions à considérer, mais si elles sont réunies il sera probablement plus facile d’établir une conversation porteuse entre tuteur et tutoré en FAD, notamment à l’aide des technologies de communication (synchrones et asynchrones), qu’entre des acteurs réunis dans un grand amphithéâtre où l’anonymat prévaut. Idem pour des groupes même plus restreints où souvent 2 ou 3 leaders prennent tout l’espace. Bien sûr, en présentiel et en petits groupes, cet argument ne tient pas nécessairement la route. C’est pourquoi chaque situation doit être regardée pour ce qu’elle est, en examinant à chaque fois les différentes contraintes possibles. C’est ce qui doit nous mener à repenser la distance et à évaluer les différentes contraintes qui s’y rattachent. C’est ce qui a amené différents auteurs, dont Deschênes et Maltais [1], à se pencher sur les différentes distances (spatiale, temporelle, technologique, psychosociale, économique, psychologiques). Je vous invite à consulter leur ouvrage.

Du côté de l’apprenant
Il faut être en mesure de comprendre la perception et le vécu du côté de l’apprenant. Chacun arrive avec son bagage et sa vision du monde. Chacun arrive aussi avec ses expériences académiques, avec tout ce que ça implique comme modèle pédagogique imposé et comme type de relations entre « enseignant » et étudiant. Quelqu’un qui n’a connu, au fil des années, que des relations d’autorité et l’imposition, notamment pour les travaux, de ce qui doit être fait et du comment ça doit être fait se sentira probablement déstabilisé par une approche différente, plus ouverte. Et c’est sans compter les connotations culturelles qui viennent aussi teinter la chose. Mais, à mon avis, la formation à distance ne peut être dissociée du support à l’apprentissage. Du moins tel que je le conçois. Et ça commence très certainement par une écoute particulière. Un tuteur à l’écoute pourra aider l’étudiant à choisir ou à modifier ses activités d’apprentissage. Il l’aidera à pousser plus loin sa réflexion et à surmonter les difficultés rencontrées en cours de route. L’étudiant doit se sentir libre de valider, confronter et ajuster ses idées. Et j’irai jusqu’à dire que ce dernier point vaut aussi pour le tuteur. Je peux même avancer, sans gêne et avec fierté, que j’ai souvent beaucoup appris de mes étudiants. Il faut certes reconnaître que je suis très directement impliqué dans des cours en éducation, mais je ne pense pas qu’il en soit bien différent dans d’autres domaines disciplinaires. Ne pensons qu’à l’explosion d’Internet qui permet plus que jamais un accès libre et universel à toutes sortes de ressources. Tout ça pour dire que je crois fermement qu’à compter du jour où l’on pense « tout » savoir d’un sujet, c’est qu’on est déjà dépassé. Je me dois toutefois de préciser que cette prise de position ne concerne que le savoir, et non les valeurs et les processus privilégiés. Mais revenons à l’importance du support. Il s’exerce sur tous les plans (cognitif, métacognitif, motivationnel et socio-affectif). Il peut préserver et nourrir la motivation et ainsi contribuer à l’atteinte des objectifs d’apprentissage. La motivation demeurera toujours le fruit d’un processus très personnel à chacun. C’est vrai. C’est pourquoi je crois impossible de motiver quelqu’un. Ce qui m’apparaît cependant possible, voire même plus que souhaitable, c’est de créer par le tutorat un climat et des conditions propices pour que l’apprenant vienne nourrir sa propre motivation.

Cela m’amène enfin à penser au développement de l’autonomie par et pour l’étudiant. Celui-ci doit pouvoir gérer son processus d’apprentissage en planifiant, régulant et évaluant ce qu’il fait et les stratégies qu’il adopte. Il doit tenir compte de son contexte personnel et, le cas échéant, professionnel, faire des liens entre ses connaissances antérieures et celles plus récemment acquises. C’est ce qui le mènera à construire un nouveau savoir, signifiant, et réaliser ainsi un apprentissage ayant plus de profondeur. Or, ceci dit, il faut comprendre qu’il n’y a aucune incompatibilité entre le développement de l’autonomie et l’utilisation des ressources de tutorat. La personne tutrice pourra possiblement agir comme catalyseur du processus de développement de l’autonomie, mais elle pourra surtout agir comme accompagnateur dans une démarche où l’apprenant sera toujours le premier bénéficiaire.

Voilà pour ces quelques commentaires plutôt spontanés et présentés dans un certain désordre. C’est possiblement le signe qu’il n’y a rien de vraiment linéaire dans le tutorat. Pas de recette magique non plus. Le tutorat est une relation constructive, entre humains soucieux de la qualité des apprentissages et des processus qui y sont associés. Et sans vouloir être réductionniste, je dirais que le plus important pour le tuteur est probablement d’aimer de qu’il fait et d’aimer tout autant les gens avec qui il s’implique.

Michel Richer

[1]Voir l’ouvrage Formation à distance et accessibilité, http://www.teluq.uquebec.ca/biblio/documents/DM_Volume.pdf


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