mercredi 19 mars 2008

Interview d'Elise Garrot à propos de TE-Cap, plateforme de support aux communautés de pratique de tuteurs

Il y a quelques jours, nous vous présentions TE-Cap. L'initiative nous a paru suffisamment intéressante pour avoir envie d'en savoir un peu plus. C'est pourquoi, nous remercions chaleureusement Elise Garrot d'avoir accepté de répondre de manière très complète à nos questions.

Jacques Rodet : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Elise Garrot : Elise Garrot, ingénieur INSA de Lyon, département Génie Industriel, et titulaire d’un diplôme de Master Recherche en Informatique de Lyon, je suis actuellement en doctorat en Informatique au laboratoire LIESP, INSA Lyon, sous l’encadrement de Sébastien George et Patrick Prévôt.

Mes travaux de recherche portent sur la conception d'un modèle support à une Communauté de Pratique (CoP) avec une application au tutorat. C’est dans le cadre de ma thèse que j’ai conçu et développé la plate-forme TE-Cap (Tutoring Experience Capitalization) support à une CoP de tuteurs et formateurs. Pour plus de détail, mon site Web : http://www.ictt.insa-lyon.fr/garrot.


JR : Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce projet d'outil de mutualisation ?

EG : Ayant pour objectif d’apporter un outil d’aide au tuteur à distance, sujet de départ de ma thèse, j’ai effectué sept interviews semi-dirigés d’environ une heure avec des tuteurs de diverses formations pour identifier leurs besoins et leurs attentes en terme d’aide.

Il est ressorti de ces entretiens que les tuteurs ont des expériences et un socle de compétences très diverses, tant au niveau pédagogique, technique, qu’au niveau de la communication ou encore de l’expertise du sujet, du fait qu’ils proviennent de milieux différents (aussi bien universitaire que professionnel). Cette diversité est manifestement source de richesse qui ne demande qu’à être exploitée pour favoriser le partage et le développement des compétences chez les tuteurs. C’est pourquoi je me suis orientée vers ce projet de portail communautaire qui s’adresse plus généralement à tous ceux qui effectuent un encadrement pédagogique, en présentiel ou à distance, que je nommerai tuteurs dans cette interview.

JR : Pourquoi et quoi mutualiser ?

EG : Lorsque j’ai posé la question de l’intérêt de partager entre tuteurs, de nombreux avantages ont été mis en avant et concernent différents niveaux :

  • Au niveau de la formation elle-même : pouvoir discuter de cours spécifiques, des impressions sur les apprenants, des scénarios pédagogiques, avoir des retours d’expérience (apprenants, tuteurs, enseignants) afin de faire évoluer la formation.


  • Au niveau méthodologique :
    • Donner des idées pratiques aux autres tuteurs, faire prendre du recul par rapport à certaines choses mal identifiées «on perd beaucoup de temps la première année parce qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre».

    • Garder des traces de «comment ceux qui partent s’y sont pris », comment ils ont fait : « On ne construit rien. Au fur et à mesure […] le savoir-faire s’en va, on acquiert des compétences, des savoir-faire, des savoirs, etc.»

  • Au niveau du métier : réfléchir à la construction du métier de tuteur (« mal défini », « couches d’approximation successives », « flou », « profil raboté ») avec une formalisation et une uniformisation des pratiques, pour faire évoluer le statut du tuteur (« rémunération », « reconnaissance »).

Ces professionnels ont en commun un certain nombre de problèmes et besoins. Certains tuteurs témoignent de ce qu’ils nomment « un bricolage d’une maîtrise professionnelle », avec construction de pratiques très individuelles. Sans forcément en avoir conscience, les tuteurs adoptent des pratiques de capitalisation en se construisant eux-mêmes un référentiel pour tenir leur rôle avec plus d’efficacité (e.g. la sauvegarde des mails échangés avec les apprenants pour « perdre moins de temps » et en faire un recueil de problèmes et réponses liées ; la création d’un outil papier de référence (FAQ) avec catégorisation des problèmes par thème ; la création d’outils pour suivre, noter les apprenants et animer le chat (ordre du jour) ; l’utilisation du chat ou mail entre tuteurs pour garder des traces ; la rédaction dans un journal de ce qui arrive au jour le jour). Il est donc important de les amener à partager et à parfaire ces pratiques. Une capitalisation partagée serait une source d’inspiration pour bien des tuteurs, en particulier pour les tuteurs novices qui éviteront ainsi des tâtonnements et pourront se référer à l'expérience d'experts et à des pratiques éprouvées.

Les tuteurs, rassemblés au sein d’une CoP avec pour support le portail TE-Cap, pourront échanger, confronter et mutualiser leurs idées et leurs expériences. Une expérience peut être ce qu’un tuteur a mis en place dans son cours et si ça a marché ou non. Par exemple, un tuteur peut adapter les difficultés à un apprenant et améliorer son apprentissage. Ca peut être un témoignage intéressant pour les autres tuteurs. Ces échanges peuvent mener à la mise en commun de compétences et à une meilleure définition de leur métier.



JR : Quels sont les principaux atouts de TE-Cap ?

EG : Le développement du portail TE-Cap a été centré sur son interface qui se veut innovante et adaptée à l’utilisation par les tuteurs dans leur contexte de travail. Ses principaux atouts sont les suivants :


  • Une interface de recherche personnalisée selon le profil des utilisateurs dont les rubriques correspondent à un modèle de la pratique de tutorat. Les rubriques renseignées par les utilisateurs dans leur profil sont présentées sous forme de bulles organisées hiérarchiquement dans lesquelles ils peuvent naviguer, et appliquer un filtre selon leurs contextes de travail ou leurs thèmes d’intérêt.

  • Une évolution du classement d’une discussion avec la possibilité d’ajout de nouveaux thèmes par les membres. Ceci soutient le passage des connaissances produites par la communauté selon un point de vue vers un autre. Par exemple, une expérience témoignée dans le cadre d'un contexte précis peut être généralisée puis appliquée à un autre contexte.

  • Un affinage des rubriques de classement et de recherche de façon dynamique par les membres de la communauté qui peuvent à tout moment ajouter de nouvelles valeurs à ces rubriques.

  • Une interface simple et ergonomique développée grâce à la méthode de développement d’applications Web AJAX (Asynchronous Javascript and XML) qui représente la base des connaissances produites par la communauté, tout particulièrement les expériences rapportées dans leur contexte, de manière spatiale et interactive, de façon à rendre rapide l'ajout et la recherche de messages et de profil de membres.

De plus, l’utilisation des outils du Web 2.0 (e.g. inscription au portail, page de profil individuelle, blog, gestion des membres de la communauté, indicateurs de présence) permettent d’assurer le lien entre les membres et ainsi la sociabilité du portail. L’utilisation des flux RSS, ainsi que la possibilité de s’abonner aux discussions, ont pour but d’assurer la participation des tuteurs qui reçoivent ainsi l’information directement sur leur plate-forme de travail.

Je tiens à préciser que TE-Cap est complémentaire de la plate-forme de t@d dans le sens où elles sont supports à une CoP de tuteurs mais pas selon la même approche. La plate-forme de t@d propose un blog, un outil de veille et une base documentaire, selon une approche de capitalisation des ressources liées au tutorat à distance. Chacun peut apporter sa contribution qui va être visible aux lecteurs de t@d. TE-Cap est surtout basé sur la participation des membres et se nourrit du résultat des interactions. De plus, l’interface innovante donne la possibilité de rendre accessible les discussions par une recherche liée aux thèmes d'intérêt et aux contextes de travail des utilisateurs.

JR : Quelles différences existe-t-il entre TE-Cap et un réseau social type facebook ?

EG : Le portail TE-Cap est en partie basé sur le même principe que les services de réseaux sociaux tels que Facebook dans le sens où il cherche à mettre en relation des tuteurs de différentes formations et de différents pays. En effet, le problème le plus important à résoudre est d’amener les tuteurs à échanger en dehors de tout cadre imposé par une institution et les amener à se rendre compte qu’ils ont des besoins et des pratiques en commun qu’ils peuvent partager.

Mais TE-Cap est un support pour mettre en relation les tuteurs selon leurs contextes de travail et leurs intérêts liés à leurs pratiques de tutorat, et non selon leur identité ou leurs centres d’intérêt comme c’est le cas pour les réseaux sociaux comme Facebook. Notre portail doit permettre de localiser les sources d’expertise et les compétences identifiées au sein de la communauté. De plus, le but n’est pas seulement d’échanger mais aussi de créer une base de données pour capitaliser tous ces échanges, particulièrement les expériences de tutorat, pour parvenir à terme à construire un référentiel de « bonnes pratiques ».

Nous avons également mis l’accent sur la conception d’une interface simple pour un usage et un apprentissage facile. Nous voulons que les utilisateurs classent et retrouvent des messages et des profils de membres dans le contexte qui leur sont lié. Mais, pour être efficace, cette action doit être réalisée rapidement parce que les tuteurs n’ont pas beaucoup de temps. Cette optimisation de la recherche d’une expérience dans son contexte n’est pas une problématique des réseaux sociaux où le but est de rencontrer « par hasard » des personnes qui partagent les mêmes centres d’intérêt.

JR : Quels sont vos objectifs ou vos espoirs en nombre de participants d'ici la fin de l'année ?

EG : La communauté supportée par TE-Cap compte déjà plus de 40 membres (inscrits en 2 semaines). Comme tout portail Web, nous avons du mal à estimer le nombre de participants d’ici quelques mois puisque cela dépend de la publicité qui sera faite sur TE-Cap et de son appréciation par les utilisateurs. De plus, nos objectifs sont plutôt en termes de participation des membres qu’en nombre d’inscrits.


JR : Pensez-vous proposer cet outil à des universités ou des entreprises pour un usage interne ?

EG : Le portail repose sur le CMS (Content Management System) Joomla! (http://www.joomla.fr/) dans lequel nous avons modifié ou ajouté certains composants (plugin) pour répondre à nos besoins. Le véritable apport de nos travaux est le développement du composant de classification, totalement indépendant, qui permet de faire le lien entre le profil des membres et les rubriques qui leurs sont proposées pour classer et rechercher les messages et membres de la communauté. Nous souhaitons développer la partie administrateur de ce composant pour le proposer à la communauté Open Source Joomla! afin que chacun puisse l’intégrer à son portail.

Concernant le portail TE-Cap, cette version est opérationnelle et pourrait effectivement être utilisée par des universités ou des entreprises. Mais pour l’instant, nous observons son utilisation, voir s’il est adopté ou non par les utilisateurs et pour quelle(s) raison(s), pour éventuellement faire évoluer l’interface ou les fonctionnalités. A terme, si des universités ou entreprises sont intéressées, nous pourrons leur proposer une version du portail adaptée à leurs besoins.

JR : Prévoyez-vous de nouvelles fonctionnalités pour une prochaine version ?

EG : Pour le développement de la plate-forme, nous adoptons une démarche de conception participative et itérative reposant sur l'expérimentation de plusieurs prototypes avec des tuteurs. A chaque cycle de conception, nous identifions les besoins propres à la communauté de tuteurs afin de répondre au mieux à ses besoins. Nous allons observer l’utilisation de TE-Cap pendant plusieurs mois pour voir les fonctionnalités utiles, inutiles ou manquantes. Nous allons également demander aux utilisateurs leur avis, leurs impressions et ce dont ils auraient besoin, afin de coller aux plus près à leurs attentes.

Encore un grand merci à Elise Garrot. Nous ne manquerons pas de vous tenir au courant de l'évolution de TE-CAP.

Accèder à TE-Cap


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