lundi 18 février 2008

Faire évaluer les professeurs et les tuteurs par les apprenants. Par Jacques Rodet

L'arroseur arrosé, Louis Lumière

C'est le buzz du moment : faire évaluer les professeurs par les apprenants. Création de sites de notations des professeurs, prise de position du ministère, réflexes corporatifs, absence de réflexion sur les tenants et les aboutissants d'une telle évaluation, tous les éléments sont en place pour éviter de traiter sérieusement cette question.1

La première chose qui frappe, c'est que l'évaluation est réduite et entièrement contenue dans la note. Faut-il s'en étonner de la part des apprenants qui ne bénéficient, bien souvent, que de ce seul jugement chiffré sur leurs productions. Faut-il s'en étonner quand la note, alors que l'on se gargarise d'évaluer les compétences, reste le sésame de tout parcours éducatif ? Faut-il s'en étonner, quand le QCM est plébiscité, à l'université même, comme mode d'évaluation privilégié et que cette réalité amène certains étudiants à considérer comme activité principale de tutorat par les pairs de préparer leurs camarades aux « colles » ? Faut-il s'en étonner, quand le temps de correction et de rétroaction aux travaux des apprenants accordé aux professeurs est régulièrement sous estimé pour ne pas dire caricatural ? Ainsi, de la correction de mémoires de plusieurs dizaines de pages qui ne devrait pas demander plus de quelques dizaines de minutes.

De fait, l'apparition de sites de notation des professeurs emprunte au principe de l'arroseur arrosé.

Le second constat qui interloque est que l'évaluation, résumée à la notation, ne s'inscrit dans aucune stratégie : pourquoi évaluer les professeurs ? Quels résultats attendre de cette évaluation ? A qui et à quoi serviront les résultats de cette évaluation ?

Reprenons donc ces quelques questions dans la perspective de l'évaluation des tuteurs à distance par les apprenants.

Pourquoi faire évaluer les tuteurs par les apprenants ?

De manière générale, surtout en France, l'évaluation est trop souvent synonyme de sanction. Le résultat de l'évaluation entraîne la prise de décision ayant des répercussions directes sur l'évalué. Celle-ci peuvent être positives ou négatives. Cet habitus de l'équation évaluation = sanction est tellement ancré qu'il y a une réelle difficulté à imaginer que l'évaluation puisse servir d'autres objectifs tels que l'amélioration de l'évalué.

Ainsi dès que se pose la question du pourquoi, vient immédiatement celle du comment. A savoir si c'est une évaluation sommative (permettant de mesurer la performance) ou une évaluation formative (qui participe et permet la poursuite de l'évolution de l'évalué) qui sera privilégiée. En d'autre termes, l'évaluation doit-elle simplement faire un état des lieux et à partir de lui, aboutir à un jugement définitif ou bien fournir à l'évalué un feed-back, une rétroaction, précisant les pistes qui lui permettront de s'améliorer.

Je pense que l'évaluation, de manière générale mais aussi de manière particulière pour les tuteurs devraient s'inscrire dans une démarche formative et non sommative.

Le tuteur à distance devrait être évalué sur ses compétences à réaliser ses interventions tutorales. Celles-ci sont multiples et varient d'une formation à l'autre. Il me semble qu'une bonne manière d'évaluer un tuteur serait donc de demander à ses tutorés de se prononcer sur la qualité et l'utilité pour eux, des interventions du tuteur qui peuvent être classées selon les différents plans de support à l'apprentissage : cognitif, motivationnel, socio-affectif, métacognitif (pour plus de détails sur ces plans cf. les articles précédemment consacrés à cette question http://blogdetad.blogspot.com/search/label/plans%20de%20support)

L'évaluation des compétences nécessite que celles-ci soient spécifiées par des indicateurs. Par exemple, si l'on souhaite évaluer la compétence du tuteur se situant sur le plan cognitif-administratif : « réagir rapidement aux sollicitations du tutoré », les indicateurs peuvent être les suivants :

  1. le tuteur accuse réception du message du tutoré ;
  2. le tuteur formule sa réponse dans les délais prévus par la charte tutorale ;
  3. le tuteur s'assure auprès du tutoré de la réception de sa réponse.

Quels résultats attendre de cette évaluation ?

Lors d'une évaluation sommative, c'est son résumé sous forme de note globale qui est recherché. C'est à partir de celle-ci que les personnes destinataires prendront les décisions qui impacteront le tuteur.

Dans l'évaluation formative, les résultats peuvent être détaillés et qualitatifs pour chaque compétence. En effet, à partir des indicateurs, peuvent-être établis des niveaux pour chaque compétence. Dans notre exemple d'évaluation de la compétence « réagir rapidement aux sollicitations du tutoré » et de ses trois indicateurs (cf. ci-dessus) les niveaux pourraient être les suivants :

  • Compétence insuffisante : si un seul des indicateurs est positionné à oui
  • Compétence partielle : si 2 des indicateurs sont positionnés à oui
  • Compétence avérée : si les 3 indicateurs sont positionnés à oui

La rétroaction faite au tuteur atteint facilement un niveau de précision qui est susceptible de le voir améliorer sa prestation. Dans notre exemple, un tuteur qui verrait l'indicateur « le tuteur s'assure auprès du tutoré de la réception de sa réponse » positionné à non, pourrait facilement modifier sa pratique en demandant au tutoré un accusé de réception par exemple.

A qui et à quoi serviront les résultats de cette évaluation ?

Si l'optique est l'évaluation sommative destinée à la production d'une sanction, le tuteur sera souvent le dernier informé, si il l'est, de la teneur des résultats de l'évaluation. Les tutorés n'auront pas forcément accès à ces derniers et le tuteur ne saura pas sur quoi et comment améliorer ses interventions.

Si l'on part du principe que l'évaluation est de type formative, le premier destinataire des résultats de l'évaluation, voire à l'exclusion de tout autre, devrait être le tuteur évalué. La précision des retours, compétence par compétence via les indicateurs et les niveaux lui permettent d'identifier rapidement les points d'amélioration sur lesquels il doit faire porter ses efforts.

Il peut toutefois être intéressant que d'autres personnes (responsables des tuteurs, tuteur de tuteurs, communauté de tuteurs) aient également accès à ces résultats pour en faciliter la prise en compte par le tuteur sous forme d'objectifs d'amélioration à atteindre pour une période donnée.

Conclusion

L'évaluation des professeurs et des tuteurs par les apprenants est souhaitable mais elle ne peut pas être mise en oeuvre sans que soit posé au préalable un certain nombre de questions et qu'il y soit apporter des réponses. Pour ma part, il me semble nécessaire de privilégier une évaluation formative, seule à même de permettre au professeur ou au tuteur de s'améliorer. Celle-ci devrait être basée sur l'identification des compétences à évaluer et sur la détermination d'indicateurs et de niveaux pour chacune d'entre elles. Le destinataire des résultats de l'évaluation devrait être en priorité le professeur ou le tuteur évalué. Les dispositifs d'accompagnement et de contrôle des modifications des pratiques du professeur ou du tuteur évalué devraient rassembler responsables hiérarchiques, accompagnateurs et les pairs de l'évalué.

Ces dispositions seraient susceptibles d'améliorer les prestations des professeurs et des tuteurs plutôt que de les livrer à la seule appréciation des apprenants sous forme de note et de les exposer ainsi à la seule sanction. Il est certain qu'un tel modèle devrait aussi être appliqué par les professeurs et les tuteurs dans le cadre des évaluations envers les apprenants. En matière d'évaluation, il y a tout à gagner à parier sur l'évolution de l'évalué plutôt que de l'enfermer par un jugement symbolisé par une note. Il n'y aurait plus ni d'arrosé, ni d'arroseur mais des jardiniers prenant soin du jardin commun.

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1 Ce manque de prise de distance n'est pas propre au thème de l'évaluation des professeurs par les apprenants mais signe davantage l'évolution de notre société vers l'instantanéité toute puissante. Prenons, l'exemple de cet autre sujet d'actualité brûlante que constitue la volonté du Président de la République de demander aux enfants de 10 ans de porter la mémoire des enfants victimes du nazisme. Il semble bien que cette nouvelle disposition veuille transférer le travail de mémoire collectif et historique, sur l'individu, en l'occurrence un enfant, dont le respect de la personnalité en construction devrait prêter à plus de précautions. Pour peu qu'en matière de mémoire, le transfert du collectif vers l'individu soit valide, ne faudrait-il pas commencer par demander à chaque militaire français de se souvenir du prénom et du nom d'un Algérien torturé et/ou exécuté par l'armée française ? Cette actualité semble dépassée depuis que Simone Veil, dont l'autorité en la matière est bien supérieure à celle du Président de la République, a signifié l'invalidité d'une telle mesure en la jugeant "inimaginable, insoutenable, dramatique ,et surtout injuste".

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